Les doutes de Mahmoud Darwich

Le poète a toujours son inspiration. Il est aussi à l’écoute de son entourage, du monde « désarticulé » d’aujourd’hui. Ce sont des poèmes traduits de l’arabe par Elias Sanbar que les éditions Actes Sud ont publiés. Ce livre est sorti au moment où l’aède palestinien donnait une grande interview au quotidien le Monde. « A 65 ans, Mahmoud Darwich reste attaché à ces deux épithètes, comme s’il ne pouvait être qu’un «poète palestinien», et rien d’autre. Or, depuis de nombreux recueils – même si sa terre, sa principale source d’inspiration, ne l’a pas vraiment quitté –, il est bien plus que cela : c’est l’un des plus grands poètes vivants », peut-on lire dans le Figaro. Bel hommage à un vrai créateur. Tout simplement. C’est aussi l’un des rares à attirer les foules lors de ses lectures. Ne t’excuse pas, «Tout est féminin hors du passé. A la différence du touriste étranger : je lui aurais appris comment effleurer un arc-en-ciel. Elle, le soir où percent la solitude et la tendresse. Et puis la belle surprise dans cet ouvrage, une ode à l’amour, et à l’amour seulement : (… ) ne doit pas être réduit à une nationalité. Il y a, parfois, de la légèreté aussi que l’on retrouve dans ce texte titré qui vient confirmer le fait qu’il est, avant tout, un poète. Ses mots sont sublimes et puissants à la fois. Il y a aussi la récupération politicienne de certains régimes arabes de sa poésie. Darwich n’a-t-il pas affirmé que «la Palestine n’est pas seulement un espace géographique déterminé» ? C’est une «métaphore», comme il l’indique dans le titre de l’un de ses ouvrages. Une manière de dire qu’elle n’est que le symbole d’une terre meurtrie. Il a toujours insisté sur le fait que poésie et paix ne forment qu’un tout. « Arabes et musulmans, confrontés à un « despotisme universel » américain et à des despotes locaux, ne savent plus où ils se situent. De plus, la richesse s’étale sur tous les écrans, qu’ils comparent à leur misère. Ils ont le sentiment d’être poussés hors de l’Histoire. Résultat : ils se rétractent sur leurs constantes historiques — une attitude par définition passéiste. Ces blessures se gangrènent. Or les repères sont perdus. Nationalisme et tiers-mondisme, socialisme et communisme ont tous failli. Il ne reste pas même la prééminence du droit, puisque dans leur zone, le droit international n’a pas cours. Israël s’y soustrait depuis si longtemps sans que rien ne se passe », estime le poète. Toujours dans cet entretien accordé au Monde, il ajoute : « Parce que je vis dans la perplexité. Je ne refuse pas de parler de politique, mais je refuse toutes les certitudes dans un présent si agité. Je ne suis pas certain de ma propre vision. La complexité, je l’intègre à mon travail de poète. Tout poète ou même tout écrivain du tiers-monde qui dirait « la société ou la politique ne m’intéressent pas serait un salaud. Je ne suis pas salaud à ce point. Pour un Palestinien, la politique est existentielle. Mais la poésie est plus rusée, elle permet de circuler entre plusieurs probabilités. Elle est fondée sur la métaphore, la cadence et le souci de voir derrière les apparences. Mais les poètes ne conduisent pas le monde. Et c’est heureux : le désordre qu’ils y introduisent pourrait être pire que celui des politiciens ». Voilà une vision lucide des choses. « Qui peut vivre sans espoir que le monde ira vers le meilleur, vers le beau ? La poésie ne peut exister sans l’illusion du changement possible. Elle humanise une histoire et un langage commun à tous les humains. Elle transgresse les frontières. Au fond, son seul véritable ennemi, c’est la haine. Au contraire. Le présent nous étouffe et déchire les identités. C’est pourquoi je ne trouverai mon moi véritable que demain, lorsque je pourrai dire et écrire autre chose. L’identité n’est pas un héritage, mais une création. Elle nous crée, et nous la créons constamment. Et nous ne la connaîtrons que demain. Mon identité est plurielle, diverse. Aujourd’hui, je suis absent, demain je serai présent. J’essaie d’élever l’espoir comme on élève un enfant. Pour être ce que je veux, et non ce que l’on veut que je sois »,souligne-t-il avec énormément d’élégance.

Farid Ait Mansour