Les sentiers multiples du bonheur

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Il commence à peindre vers l’âge de dix ans et, peu de temps après, à écrire. Il fait des études au lycée de Béjaïa, puis à l’ENS d’Alger. Ensuite, il est assistant en langue française en Angleterre, il enseigne un temps l’anglais près d’Alger avant de s’exiler. Depuis 1981, il vit et travaille en France où il expose régulièrement ainsi qu’à l’étranger. Il est l’auteur d’une quinzaine de recueils de poèmes. « Les œuvres de Hamid Tibouchi, peintures, monotypes et dessins, nous parlent par signes plus que par images — signes d’une écriture détournée qui quitte la feuille pour habiter les talismans, se couler dans les flexures d’une géologie mouvementée, suivre le cours des rides et des fleuves immémoriaux. Ce sont les signes d’un monde en train de se faire d’un monde originel et placentaire qui ne s’est pas encore solidifié, qui ne parle pas encore par ses montagnes, ses déserts et ses cours d’eau, mais balbutie par phasmes et messages bactériens. (…)Hamid Tibouchi recherche le cri inaugural, les gestes premiers, les gestes gratuits comme de la femme berbère traçant sur ses poteries ces signes d’une profonde familiarité, mais dont le sens lui échappe.Il recherche le monde pollinique et abyssal, éden de mucus et d’algues, vert paradis de ceux pour qui l’âge adulte (celui de l’homme et celui du monde) est une irrémédiable défaite », écrivait Tahar Djaout en 1987.Un bel hommage. La poésie de Tibouchi pose de nombreuses questions; elle poursuit les quêtes de toute une génération, celle surtout des années 70. « J’ai tout de même exposé à deux reprises, en 1989 et en 2002, au Centre culturel algérien à Paris, qui est comme un bout de territoire de mon pays. Cependant, je n’ai jamais eu de proposition sérieuse de montrer mon travail en Algérie dans de bonnes conditions », dit-il au quotidien le Jeune Indépendant. »La passion de l’écriture m’a été révélée par mon professeur de français de cinquième qui nous avait donné comme exercice d’écrire des quatrains. Par la suite, j’ai essayé d’écrire des nouvelles et des romans sans jamais y parvenir. Je pense que la poésie me convient mieux car elle touche à l’essentiel, elle n’aime pas ce qui est dilué, frelaté, maquillé. La poésie, c’est la beauté vraie des visages ridés des femmes de mon enfance : ça ne triche pas, cela nous est donné dans sa vérité la plus poignante qu’il suffit de transcrire avec des mots simples. Mes poèmes sont souvent courts et en direct de la vie quotidienne. J’aime les choses simples », avoue le poète lucidement. « Ma peinture tire l’essentiel de son inspiration detout ce que j’ai pu emmagasiner comme sensations dans mon enfance. J’étais en contact permanent avec la nature et cela m’a profondément marqué. Ce contact-là me manque beaucoup. C’est quelque chose que j’ai perdu et que je tente de retrouver à travers la peinture. Les couleurs que j’utilise sont celles de mon village natal : des ocres, des terres, du kaolin, du noir, un zeste de bleu parfois. Toujours dans mon enfance, j’étais très impressionné par le travail de Na Dahviya, une potière amie de ma famille. J’aimais la regarder travailler, pétrir l’argile, lui donner forme, cuire ses poteries dans un four improvisé, et les décorer ensuite à l’aide de pigments naturels. Sans le savoir, elle m’a ainsi légué sa palette et ce besoin inassouvi de créer quelque chose avec ses mains. En fait, je n’ai pas de thèmes particuliers, et pas non plus d’idées préconçues. Mes peintures prennent forme au fur et à mesure, tout comme les poteries de Na Dahviya, et comme pour elles, c’est essentiellement un travail de matières, et un travail sur le signe. À propos de signes, je dois dire que j’ai également été marqué, vers l’âge de cinq ans, par la découverte de l’écriture dans les cahiers et livres de classe de mon frère. Je me souviens que j’essayais de déchiffrer à ma manière ces écritures énigmatiques. Cette fascination pour l’écriture m’est toujoursrestée. Plus une écriture m’est inconnue, plus elle me fascine. Alors, j’invente des écritures imaginaires, comme d’autres inventent des histoires. Mes écritures sont absolument inoffensives ; il me plaît de croire parfois qu’elles peuvent même avoir une influence positive sur le spectateur », confie ce sage créateur. »Je suis parti en emportant avec moi une Algérie qui n’existe plus aujourd’hui. Une Algérie liée àcertaines vraies valeurs, à certains hommes et femmes ordinaires qui ont incarné ces valeurs et les ont transmises à ceux de ma génération, mais également à des intellectuels qui ont été pour la plupart soit assassinés, soit exilés. Les rares fois où je suis retourné au pays, je suis revenu déçu. Mais en même temps, j’ai beaucoup d’espoir quant à l’avenir de l’Algérie, car bon nombre de nouvelles qui me parviennent du pays me semblent positives. J’ai confiance, surtout en les femmes. Si l’Algérie est toujours debout, c’est grâce aux femmes et à leur courage », estime lucidement Hamid Tibouchi.

Farid Ait Mansour

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