Le titre de « Chikh » qui lui a été attribué, n’a pas la même signification ni la même valeur donnée habituellement à un homme de culte, de sainteté ou encore appartenant à un ordre donné. Le mot « Chikh », emprunté à la langue arabe, perd sa signification de promoteur de la spiritualité. Dans ce cas exceptionnel de Mohand Oulhoucine, le mot « Chikh » signifie une personne qui a accédé aux profondeurs de la pensée kabyle ainsi qu’à la parfaite maîtrise de la langue et qui les enseigne en même temps avec beaucoup d’adresse. Pour la mission qu’il a remplie, sans doute que le mot approprié et originel, pour le nommer, aurait été « amussnaw » (sage, penseur ou philosophe). Ce terme n’était pas d’un usage courant. Le rôle était joué mais le mot originel n’accompagnait pas l’auteur du jeu.
Cette précision me semble d’une importance essentielle dans la mesure où elle replace Chikh Mohand Oulhoucine Amoussanaw dans son rôle de séculier et de précurseur de la pensée kabyle en dehors de toute considération religieuse. Sa vie durant, il a dispensé un enseignement basé sur le réalisme, la logique et le raisonnement qui imposaient d’eux-mêmes des devoirs et des droits. Il concevait que chaque temps avait sa propre science et la science de son temps, en ce pays kabyle fragilisé par la colonisation, était le verbe et la parole dont il s’est servi pour construire une pensée durable. Replacé dans son temps et dans cet espace géographique montagneux et contraignant, Chikh Mohand a rempli de hautes fonctions habituellement dévolues à des institutions étatiques (justice, social, rapports intérieures et même politiques) pendant que l’Algérie, en tant qu’Etat autochtone, n’était pas encore né alors.
Il est utile signaler que Mohand Oulhoucine n’était pas de la lignée des Lechyakh ou Chouyoukh s’en allant dispenser l’enseignement de la vérité révélée. Il n’était pas prédicateur au sens ecclésiastique, car pour lui, la religion ne devait pas dépasser le seul cadre du rapport de l’individu à Dieu. Il avait plutôt une fonction de guide, de conseiller et de régulateur des rapports sociaux. Ses interventions s’appuyaient sur la force de persuasion et la raison ; c’est-à-dire sur les capacités intellectuelle humaines. Il refusait le statisme des idées et considérait que rien ne doit fermer l’esprit sur le sacré. Il disait pour cela :
« Ur yetsrouh’ara ugellel d asemrat » (le statisme ne peut, ne doit pas s’imposer à nous en éternel).
Par ailleurs, Chikh Mohand était de ceux qui pensaient que Dieu a créé le monde d’une manière perpétuelle et dynamique et qu’il a créé l’homme non accompli et non abouti. L’homme doit donc constamment travailler à son accomplissement et à son aboutissement. Il utilisera souvent le mot « afudjou » (accomplissement) par opposition à « aqeggel » (la paresse). C’est dans ce mouvement des idées et de l’audace que Chikh Mohand s’exerça des années durant pour enseigner le bon sens de la vie. D’autres part, il était très critique vis-à-vis des certitudes absolues qu’il considérait comme étant des pièges. Pour lui, la certitude est contraire au doute et donc favorise le fait de s’arrêter de chercher et s’arrêter de chercher cela signifiait qu’on s’arrêtait de créer. En raison, il conseillait de poursuivre le doute jusque dans ses derniers retranchements en disant : « Get-as chek i chek » (faits peser le doute sur le doute). Le poète français Lamartine rendra lui aussi hommage à l’espoir en disant : « doutons même du doute ». Nous sommes ici face à un exemple d’analogie universelle.
Dans son élan de rénovateur, Chikh Mohand ne considérait pas la modernité comme une faute. Il n’avait pas peur d’elle en tant que facteur qui empêcherait le contact avec la tradition ou facteur qui annoncerait la perte du contact avec la tradition. Tout comme il ne concevait pas la tradition comme étant unique. Pour Chikh Mohand, il n’y a pas une tradition mais des traditions qui se sédimentent à travers l’histoire et que chacune produisait une science que l’homme se devait de communiquer et que ce n’est pas de parler qu’il est utile mais de ne rien cacher.
Pour lui, les expériences sont des étapes nécessaires à notre croissance d’esprit et que la vie était un temps d’épreuves. Ce cumul des expériences et du savoir est très bien illustré dans un de ses dits :
« Simmal netsawhdh, simmal mazal a nawedh, imi aggwadh ur t-yetsawedh hedd » (plus on découvre, plus on perçoit qu’il y a encore des connaissances à découvrir, car le savoir n’a pas de limite).
Sa science à lui était d’assumer la quintessence de sa culture et de sa tradition totalement en rapport et en harmonie avec le monde moderne. C’est lui qui encouragera la construction d’écoles laïques, car il percevait la modernité comme élément nécessaire et utile à la cité. Il insufflera ainsi une intelligence nouvelle aux traditions dans lesquelles, selon lui, on pouvait aussi créer. Il disait pour cela : « Snarnit Laâdda di laâdda yessegmayen am lliqa » (faites cumuler des traditions fertiles). Signalons que le rôle et la dimension du personnage de Chikh Mohand Oulhoucine nous les devons à l’autre amoussnaw qu’était : Mouloud Mammeri.
Abdennour Abdesselam
