Il fut de tous les combats pour la réconciliation de l’Algérien avec lui-même. Musicologue, poète, il était également un grand militant.
Un traumatisme. La torture est toujours un acte inommable. Bachir Hadj Ali a vécu cette immense douleur au début de l’indépendance algérienne. Il en a tiré un livre devenu célèbre que les éditions Apic ont réédité. Ce livre a été publié pour la première fois en 1966 par les éditions de « Minuit ». Avant de parvenir à cette publication, ces écrits ont suivi un parcours et des méandres où seule l’intelligence a su déjouer la vigilance des services de renseignement de l’époque.
C’est dans les locaux de la Sécurité militaire, chemin Poirson à Alger, alors que les tortures avaient cessé et qu’il reprenait des forces avant son transfert à la centrale de Lambèse, le 20 novembre 1965, que Bachir Hadj Ali a écrit cet ouvrage.
À Lambèse, il l’a recopié sur du papier hygiénique et inséré les fragments dans des cigarettes qui avaient été évidées et rangées dans leurs paquets remis à Lucette, son épouse, qui a transmis le texte tapé à la direction clandestine du Parti communiste algérien (PCA). Ce livre a été ensuite traduit dans plusieurs langues. Mais l’artiste ne tient pas rancune à ceux qui l’ont torturé.
« (… ) Je réfléchis à une astuce, comme tous les torturés : tenir longtemps sous l’eau, en expirant l’air très lentement, faire le geste désespéré du noyé un peu avant que les poumons se vident entièrement, expirer les dernières bulles d’air avant la remontée et inspirer très vite, en surface, améliorer cette technique sans cesse en réglant ces mouvements sur ceux du tortionnaire pour les synchroniser », écrit-il.
Néanmoins, le flegme de la victime et sa volonté de surpasser les sévices ne font que redoubler la férocité des tortionnaires. « Mon refus obstiné de répondre à leurs questions précises et serrées… et mon calme ont porté leur colère à un haut degré d’exacerbation », ajoute-t-il. « A lire L’arbitraire, on n’a pas besoin de subir la torture pour connaître les affres de cette pratique des plus barbares. Au-delà de ses sévices postindépendance tels que relatés par Bachir Hadj Ali est-il permis de déduire que la Révolution algérienne a libéré la terre, mais pas l’homme », se demande le quotidien El Watan. Bachir Hadj Ali est né le 20 décembre 1920 à La Casbah d’Alger. Il est issu d’une famille originaire d’Azeffoun (Kabylie).
A dix-sept ans, à la veille de son entrée à l’Ecole normale d’instituteurs, il abandonne ses études pour aider son père qui a perdu son emploi. En août 1945, il adhère au Parti communiste algérien (PCA). Son engagement lui vaut d’être déféré devant les tribunaux coloniaux pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ».
Condamné à la veille du 1er novembre à une peine de prison, Bachir Hadj Ali entre dans la clandestinité jusqu’en 1962. En mars 1956, il crée avec un groupe de militants « Les Combattants de la liberté », organisation militaire du PCA.
En dépit de son engagement pour la lutte de libération, Bachir Hadj Ali est réduit au silence après l’indépendance. En effet en novembre 1962, le président Ben Bella interdit le PCA d’activité. En 1963, il participe aux côtés de Mouloud Mammeri, Jean Sénac, Mourad Bourboune, entre autres, à la création de l’Union des écrivains algériens.
L’organisation est vite mise sous le boisseau par les tenants du régime de l’époque pour ensuite la récupérer à leur profit. Suite au coup d’Etat du 19 juin 1965, il est arrêté puis torturé avec de nombreux opposants à ce coup de force de l’ordre Kaki réunis à l’ORP. Libéré en 1968, il est assigné à résidence surveillée à Saïda puis à Aïn Sefra. Mesure partiellement levée en 1970 puisqu’il est interdit de séjour à Alger, Oran, Constantine et Annaba. Il meurt le 9 mai 1991 après dix ans de grabat, conséquence des séquelles de la torture.
Le livre a vu le jour pour la première fois en 1966 aux Editions de « Minuit », et c’est en 1991, année de la disparition de Bachir Hadj Ali, que l’ouvrage renaîtra dans sa terre natale grâce aux Editions « Dar el Ijtihad ». Il a été traduit en plusieurs langues, notamment en arabe au Liban. Récit dramatique visionnaire qui rappellera les tortures subies par les jeunes Algériens, soit 24 ans plus tard, en octobre 1988. « J’ai été torturé onze fois », écrit Bachir Hadj Ali, et « il ne s’agit pas d’Aussaress ni du général Schmit « .
Le livre s’ouvre avec l’épigraphe, une citation de Victor Hugo qui résume en général l’expérience de Hadj Ali : « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent ». L’œuvre est divisée en quatre parties distinctes. L’auteur, témoin de son propre drame, décrit dans les deux premières parties le visage de ses bourreaux :
« Tête d’épingle sur un bloc très brun de chair et de graisse. Ses mains sont des raquettes de cactus plantées de doigts boudinés, velus. (…) Venu tout droit des âges de la Préhistoire, il ne lui manque que la barbe hirsute, la peau de bête et la massue de nos livres d’histoire. Il grogne dans ma direction : sale communiste, et son poing, bolide lancé à toute vitesse, frappe, frappe, chaque fois plus fort ».
Ils l’interrogent et le questionnent à propos de ses amis et militants Boualem Khalefa, Hadjerès Sadek et Hamid Benzine, usant de toutes les ruses, mais Hadj Ali rétorqua : « Je ne sais pas, et dans tous les cas, je ne le dirai pas. Le nif kabyle, tu en as entendu parler ? », assène-t-il. À mesure que le temps passe, Hadj Ali se souvient des braves militants, Larbi Ben M’hidi, Maurice Audin, Ali Boumendjel : « Vous tous disparus de la bataille d’Alger, jetés à la mer, de la corniche, votre souvenir, sentinelle populaire, veille sur nous en ces jours sombres ».
Du portrait de ses tortionnaires, il passe à celui du supplicié. Il dira à ce propos qu’il y a trois manières de faire face à la torture : « Le refus jusqu’au bout, quoiqu’il puisse en coûter de parler, les aveux partiels ou déformés et la capitulation totale ». A bien des égards, la triste expérience de Bachir Hadj Ali est à méditer.
Pour que jamais, elle ne se renouvelle ! « Bientôt le 9 décembre, minuit, notre date-anniversaire, toi et moi, même jour, même mois, même année. Je penserai à toi ce jour-là sans doute plus que d’habitude, par-delà les distances qui nous séparent », écrivait un jour le poète à sa douce femme. Les lecteurs de ce livre se souviendront eux aussi de cette chose terrible qu’est la torture.
Farid Ait Mansour
