Un village dans la tourmente

Un mois jour pour jour depuis que les flammes ont ravagé le village de Tardam dans la commune de Toudja, à 45 km à l’ouest du chef-lieu de wilaya. Une forte odeur âcre de brûlé saisit à la gorge tout visiteur qui se rend sur les lieux. C’est dire toute la désolation, toute la tristesse et toutes les pertes qu’ont laissées derrière elles les flammes. L’incendie, après deux jours d’enfer pour les habitants du village, les 25 et 26 octobre dernier, en pleine fête de l’Aïd el Fitr, a réduit à néant les efforts de toute une génération.

Parmi les 11 maisons brûlées aux toits calcinés par les langues de feu, huit étaient habitées et leurs propriétaires n’ont d’autres abris que ceux qui ont été transformés en cendres. Pour l’heure, ils sont recueillis à titre temporaire par des parents ou des voisins dans le village.

C’est dur de voir sa maison calcinée, c’est très dur de sentir sous les pieds une épaisseur de plusieurs cm de décombres faits de débris de tuiles tombées du plafond crevé, de bouts de chevrons à moitiés consumés par le feu, un pan d’une garde-robe, des restes de vêtements, la carcasse d’une cuisinière, d’une grille de refrigérateur dressée contre un mur noirci, d’ustensiles de cuisine.

Dans une autre maison, l’affliction est matérialisée par un tas de robes à moitié brûlées, les restes d’un matelas en mousse et un bout de couverture à carreaux.

Selon les membres de l’association socio-culturelle du village Akhrib Oumazgh qui ont organisé vendredi dernier une rencontre avec la presse pour que leur appel de détresse en direction des autorités soit entendu, Tardam est un village de quelque 600 âmes habitant dans les 150 maisons qui composent la bourgade. Les habitations sont toutes érigées le long d’un coteau au milieu duquel se dresse, impuissant par sa hauteur, sa surface et ses failles, un rocher d’où il est loisible pour le visiteur de constater l’immensité des dégâts causés par le feu.

Et l’on conçoit difficilement que les océans de désolation et de cendres s’étalant sur les pentes et les contrepentes au pied du rocher étaient, il n’y a pas si longtemps encore des vergers d’oliviers, de figuiers, de poiriers ou de pommiers.

Et le rapport adressé par les membres de l’association aux autorités concernées et à toute oreille attentive fait état des pertes agricoles suivantes : 2 963 oliviers, 376 figuiers, 81 caroubiers, 157 orangers 180 pommiers, 166 poiriers, 126 pruniers, 3 ovins, 411 ruches pleines et 284 bottes de foin. Au fond de la vallée, on distingue toujours depuis le rocher, une dizaine de serres, épargnées par l’incendie. Devançant notre question, les deux membres de l’association chargés de guider notre visite à travers le village dont les ruelles, soit dit au passage, sont impécablement propres, expliquent que c’est Tardam dont les produits agricoles sont d’excellente qualité et qui alimentent la plus grande partie en fruits et légumes le marché de gros de Béjaïa. D’ailleurs, ajoutent-ils, la veille même de l’incendie, pas moins de 716 caisses de marchandises ont été livrées à Béjaïa.

Cependant, Tardam reste un village isolé et oublié des autorités. Pour preuve, dira un habitant, les principaux responsables de la wilaya qui s’étaient rendus au moment du sinistre jusqu’à Achelouf village distant de seulement 7 km du nôtre, n’ont pas daigné arriver chez nous. Le représentant local des Moudjahidine souligne le fait que le village compte de nombreux martyrs de la Révolution et beaucoup sont tombés à la frontière tunisienne. Et pourtant, c’est la troisième fois que le village est victime d’un incendie aussi ravageur et c’est aussi pour la troisième fois également que ses habitants font le même constat amer. « Personne ne nous vient en aide », tonnent-ils au cours d’une réunion organisée dans la cour de l’école du village.

Accompagné d’un élu APW, du P/APC de Toudja et de quelques notables, le P/APW de Béjaïa, Mohamed Bettache, venu pour la circonstance apporter son soutien moral et préciser le rôle des élus et celui des membres de l’exécutif, abonde dans le même sens en disant haut et fort que le constat qu’il a fait lui-même est l’absence totale des pouvoirs publics, c’est-à-dire de ceux qui ont l’argent et le pouvoir de décision.

Bien que la piste qui relie Tardam au chemin de wilaya ait été ouverte en 1884, selon les dires des villageois, à ce jour, elle n’a bénéficié que de 1 km 500 de bitumage.

L’AEP est inexistante à Tardam, même la source du village est polluée du fait du réseau d’assainissement qui passe en amont de la fontaine. Ce qui fait que même faisant partie de la commune de Toudja, connue pour son eau abondante et si réputée, les habitants de Tardam n’étanchent leur soif que grâce à un bienfaiteur de la région qui leur envoie trois camions-citerne par semaine.

L’autre problème dont souffrent les habitants est celui de la prise en charge sanitaire : pour une injection, ils sont obligés de louer un taxi aller-retour jusqu’au chef-lieu de la commune, soit 1000 DA de frais pour une simple piqûre. Pourtant, un dispensaire a bel et bien été construit en 1994 dans ce village, mais à ce jour, soit 12 années plus tard, il n’est toujours pas mis en service. Pire, n’étant pas clôturé, il est en train de purement et simplement tomber en ruine.

Malgré tous ces problèmes, et bien d’autres encore, les habitants de Tardam tiennent le coup et ne désespèrent pas de voir enfin ceux qui tiennent les cordons de la bourse se pencher dans les tout prochains jours sur leur situation.

B. Mouhoub