La consommation, l’abus de boissons alcoolisées, le manque de civisme, empruntent parfois des chemins insoupçonnés et épousent des contours tortueux pouvant déboucher sur des situations insolites souvent et violentes parfois. Tant qu’il s’agit d’un conflit momentané, d’une bisbille de poivrots occasionnels, effets collatéraux d’un excès de libations et de libération d’un trop-plein d’énergie, il n’y a même pas matière à polémique. Mais quand trois villages se révoltent, non pas contre « la boisson » elle-même, tolérée depuis toujours, mais plutôt contre l’usage qui est fait des contenants, il y a problème quelque part.
Un problème à traiter de toute urgence, car il y a de la déflagration dans l’air.
Dans une correspondance adressée au commandant de brigade de gendarmerie d’Oued Ghir, largement diffusée par ailleurs, les populations d’Aït Voumessaoud, rive droite, Ivachiren, Ireza et Mellala s’indignent du fait que la majeure partie de leurs maigres terres cultivables, Lota, soit devenue une immense décharge pour les bouteilles de bière, berlingots de vin, canettes et innombrables tessons.
Les dégâts sont si importants qu’il est impossible à ces modestes « rurbains » d’accéder à leurs arpents de terre. Pis, la récolte des olives, événement remarquable, attendu par tous, de difficile est devenu impossible. Il est en effet loisible à tout un chacun de rencontrer à toute heure de la journée des jeunes et moins jeunes ingurgitant plus que sirotant un breuvage magique pour qui sait y prendre, mais dangereux entre les mains d’individus dont l’équilibre est sujet à caution. Plus d’une fois, de paisibles paysans se sont fait tancer, voire insulter par des ivrognes dont l’esprit, embué par les vapeurs éthyliques sort du cadre de la raison. Quand on sait que la cueillette des olives se fait en famille, on imagine sans peine ce que de telles rencontres pourraient engendrer comme situations fâcheuses. Voilà, en substance, les raisons de la colère des riverains de la RN 12 ! Entre l’affrontement et la violence inévitables et le repli sage, véritable forme de non violence réfléchie, les populations ont tranché en faveur du recours aux voies légales. Mais, la sagesse a ses propres limites et les riverains de la Soummam, dans leur majorité écrasante ont fait le serment de mettre un terme à cette situation bancale de dépossession de fait de leurs terres. Les problèmes, largement discutés et les décisions idoines arrêtées, il a fallu que les anciens, les sages pèsent de tout leur poids pour arrêter les jeunes, pressés d’en découdre avec « la source du mal » : le tenancier de la boutique de boissons à emporter qui, pour ne rien arranger, fait montre « d’arrogance et de morgue ».
Zahir R., l’un des initiateurs de cette action a tenu à préciser : « Ce n’est pas tant la vente d’alcool qui nous dérange. C’est plutôt l’usage qui est fait de la bouteille vide, jetée sur nos terres, qui nous fait réagir. Nous ne pouvons ni transformer nos parcelles en camps retranchés, ni assurer une surveillance continue des lieux. Et comme le civisme est plutôt une denrée en voie de disparition, nous nous dirigeons tout droit vers une action musclée. A moins que les autorités nous prêtent une oreille attentive en réagissant vite et de manière dissuasive ».
Cette déclaration-avertissement est à prendre au sérieux car c’est peut-être l’unique fois où tous les habitants de ces trois villages parlent à l’unisson, d’une même voix. La pétition qui a recueilli en un tournemain plus de deux cents signatures illustre de manière plus qu’éloquente le consensus qui s’est dégagé autour de la récupération de ce qui contribuait, il y a encore quelques temps, à l’amélioration de l’ordinaire de populations pacifiques, mais intraitables…
Mustapha R.
