« Le chant des vertus » de Kamel Khelifa

l Kamel Khelifa possède l’art de l’aphorisme et des tournures allégoriques. C’est ce que l’on décèle dans son livre fort intéressant.

Sa large érudition impose des réflexions et donne à juger, à leur juste valeur, les actions, les pensées et les passions de l’homme.

Le pays est malade. Que faire ? Malade de tout ce qui est excès contre la sagesse et la morale. Et voici Nour qui s’en va en quête de la sagesse. « Ton pays n’a pas bonne réputation là-haut, dans le ciel, à cause de sa surdité séculaire », lui dit Rani.

L’auteur n’emploie pas les mots comme des incantations mais comme une monnaie d’échange de pensées clairement conçues. Pour ceux qui émigrent sans raison, le Vent dit au Jour : « Vivre et servir sous la bannière étoilée devient le rêve de beaucoup d’hommes », ou encore : « La cause du malheur du peuple est la couardise des étoiles qui fuient vers des terres inconnues ».

Son ouvrage nous livre des tableaux dans lesquels l’auteur nous montre une vaste érudition et une humilité retenue lorsqu’il nous fait rappeler ou redécouvrir les conditions dans lesquelles un pays – L’Algérie ! – s’enfonce dans des contradictions prévisibles.

Ce très long conte accroche par la qualité des dialogues sur fond philosophique et quelquefois scientifiques, ainsi que les mécanismes mentaux des mammifères, ainsi que le fonctionnement de la « mémoire » génétique du règne animal et végétal (page 42)

L’auteur ne nous fait pas de morale mais il tente de percer tout le secret de la formation morale. « Nous sommes cernés par une technologie qui menace de révolte les océans de morale bafouée », dit-il.

L’auteur essaie sur sa propre conscience – bien que par des intermédiaires – cette analyse pénétrante avant de la porter sur les autres en nous faisant promener dans les plus extraordinaires voyages à travers les péripéties qui ont marqué trois décennies de la vie d’un peuple. Son artifice ? Il utilise des personnages virtuels – les éléments – pour les faire mouvoir, incarner, en des dialogues réalistes issus de la vie et donnant la vie, c’est à dire la réflexion, la pensée, le jugement. Nour cherche la route qui va vers la sagesse comme un feu-follet voyageant ; elle écoute aux portes de la Nuit (Emna), du Jour (Rani), du Vent (Ennassim), du Temps (Karoum) et s’adresse même à la Chance, afin de remettre de l’ordre dans un pays déstabilisé et de décrypter et remettre en place tous les fulgurants secrets d’une société ébranlée.

La vie n’est pas un amusement mais un contrat sérieux et  » si la sagesse n’avait pas été absente, il n’y aurait pas eu d’arriération », et plus loin sans manquer d’humour, le narrateur nous annonce  » que tout cela est arrivé en l’an de grâce mille neuf cents quarante crasses !  » Et à propos de melon, cette métaphore :  » Et les amis de l’heure présente ont le naturel du melon, il faudrait en ouvrir cinquante afin de rencontrer un bon « . On a bien sûr compris que les hommes sont rares.

Comme la cerise sur le gâteau, des vers intermittents en intertexte : un soir glacial de février/j’ai croisé une ombre perdue/cachant de son mieux sa venue/que c’est loin le siècle dernier.

On ne s’appesantit pas sur ces textes en voltige dont la prose est une guirlande d’instantanés en même temps qu’ils nous instruisent et nous assènent des vérités qu’on a tendance à oublier.

Il serait nécessaire que la société entière l’entende, cet auteur, et que chacun prenne exemple sur Nour pour réparer l’homme, le séparer de l’animal et ramener les souvenirs du néant pour reconstruire la mémoire.

Il est bon de signaler l’énergie narrative de l’auteur accompagnée d’un rythme mélodique de grande amplitude. Le livre attire pour son accessibilité littéraire, la subtilité des thèmes mais il intéresse surtout par son esprit.

Kamel Khelifa – Le chant des vertus – Union des ecrivains algériens – 2003