Livrée aux siens et point à elle-même, cette cité magique possède de quoi tempérer les ardeurs et calmer l’esprit du plus nerveux des montagnards de la Kabylie d’à côté, celle des hauteurs. Quant à la Kabylie de la mer et de la mère Gouraya, la sérénité constitue son moule. Bien que la voix de Matoub nous manque dès la première journée. En entendant nos commentaires à ce sujet, un trentenaire présent dans le bus n’a pas pu se retenir : « C’est seulement au centre ville de Bgayet que Matoub n’est pas beaucoup écouté, tu prends n’importe quel bus vers une commune intérieure de la wilaya, tu n’entendras que lui ». Cette précision de taille pour un inconditionnel et conditionné de Lounès Matoub nous soulage. A Bougie, pourtant, nous constaterons que les gens sont plus enclins à écouter les chanteurs châabi, il n’y a que ce genre qui revient dans les magasins d’habillement et dans les bus de transport urbains, très nombreux du reste.
Chez le disquaire où nous nous rendons à une vingtaine de mètres du lycée Ibn Sinna, le vendeur, un vieux, se vante car, dit-il, il dispose des cassettes de Matoub les plus nettes qui soient sur le marché national. Son secret ? Les bandes qui se trouvent chez lui datent du premier tirage. Et pour nous prouver ses dires, il met la cassette El Mahna sortie en 1992. Effectivement, le son est tellement pur qu’on croirait que le barde flingué est devant nous. Il ne l’est pas hélas ! Hafida Ayachi, une collègue du quotidien Djazair News, à Bgayet pour la première fois pour couvrir le Colloque international sur le soufisme, organisé par le Centre national des études préhistoriques, anthropologiques et historiques, insiste pour l’achat de deux albums de Matoub. Elle prend El Mahna et Les deux Compères. Elle choisit ce dernier album car toutes les chansons y sont rythmées. Bien que ne comprenant rien du kabyle, elle est émerveillée en écoutant la voix de Lounès et devant les musiques qui bercent. Hafida dont nous faisons en quelque sorte le guide, bien que nous ne connaissions que peu de choses sur Bgayet, semble abasourdie que tout le monde y parle en kabyle. Elle a soif d’apprendre quelques mots dans cette langue. En même temps elle est rassurée et toute contente car elle croyait que « les Kabyles étaient des racistes ». « Je suis très bien accueillie par tout le monde, la gentillesse des gens d’ici est phénoménale », lance-t-elle avec bonheur. Elle exprime aussi un grand étonnement lorsque dans la librairie Mahindad sise en face de la wilaya, elle découvre des dizaines de livres en langue kabyle. La rencontre avec l’écrivain en tamazight Brahim Tazaghart et un peu plus tard avec le romancier Tahar Ould Amar lui confirmera de façon palpable que tamazight n’est pas un mythe mais bien une réalité. En cette fin de journée du mercredi 13 décembre, une bruine commence à arroser les artères de la ville. Devant le siège de la Maison de la culture Taos-Amrouche, des délégués du Mouvement citoyen discutent de leur conférence wilayale qui devait se tenir jeudi. Bezza Benmansour, qui est aussi un ancien collègue, nous reconnaît de loin et nous appelle pour nous saluer. Nous reconnaissons un autre délégué, Farès Oudjeddi. Les trois autres sont moins connus. Le sujet de discussion est tamazight. Bezza Benmansour est pour la dépolitisation de cette question : « Il faut que ce soit les écrivains en tamazight et les spécialistes qui débattent de ce sujet », dit-il quand nous l’informons que le débat bat son plein au sujet des caractères de sa transcription.
Bgayet, ce sont aussi des hommes au parcours exceptionnel. C’est le cas du journaliste Mustapha Ramdani, au corps imposant et au regard pétillant d’intelligence et de vivacité. Il ne cesse pas de narrer ses pérégrinations africaines du temps où il était cadre en tourisme. Lui qui a vécu des années et des années dans les pays de l’Afrique de l’Est. Son passage dans ces contrées ressemble à un conte de fées. Nous lui reprochons » vertement » sa paresse car il a le style et la mémoire nécessaire pour accoucher d’un très beau livre à la Papillon, avec bien sûr moins d’aventures meurtrières. Mustapha Ramdani sourit, ne dit pas oui, ni non d’ailleurs. Il dit seulement, en haussant les épaules : « Toute chose en son temps « . Le journaliste Mouhoub Bennour, lui, est passé à l’acte de l’écriture romanesque, il y a très longtemps. Au début des années quatre-vingt, il avait publié un roman au titre pessimiste Les enfants des jours sombres aux éditions de la Société nationale d’édition et de distribution (SNED). Bennour qui est beaucoup moins loquace que Mustapha, veut rééditer ce livre. En même temps, il attend un éditeur généreux et désintéressé qui publiera son deuxième roman, un pavé de 350 pages dont il ne dira rien par modestie, une modestie sans commune mesure, et une réserve qui nous empêche de trop nous approcher de lui comme ça a été le cas avec Mustapha Ramdani.
Quand la nuit tombe, Bgayet prend du temps pour se vider. Les gens ne pressent pas le pas pour rentrer chez eux. La place Gueydon est abandonnée à sa solitude. Les employers des cafés maures de cet endroit plient les chaises et les tables de la terrasse. Les autres magasins baissent les rideaux. Seuls les cybercafés restent ouverts pour permettre aux journalistes d’écrire leurs articles et aux jeunes gens de chater, en écoutant Pierre Bachelet cette fois-ci. Heureusement que ce n’était pas Matoub Lounès, car, quand Matoub chante, on ne peut pas écrire.
Aomar Mohelleb
