Près des yeux, loin des cœurs

Partager

Par Saïd Seddik Khodja

Ne cherchez pas ! Il ne figure sur aucune carte postale de l’Algérie. Et pour cause. C’est un lieudit, un quartier ou plutôt un bidonville à l’image de tous les autres accrochés au flanc de Tizi Ouzou. Chaouffa, c’est le quartier qui dépare un peu dans son ensemble “bon chic, bon genre”? Une plaie, précisera d’un air pincé un distingué à Fréha. Mais Chaouffa ? Qui connaît ce bidonville ou s’inquiète de son sort, sinon sa population qui, à défaut de mieux, a su se contenter de peu en y trouvant un refuge précaire mais refuge quand même. Ici, les rues sont inexistantes, les “maisons” petites, rabougries sont blotties les uns contre les autres, comme si elles voulaient rester solidaires, se soutenir dans un monde hostile. Edifié sur une plaine d’où l’on a une vue imprenable sur l’oued Sébaou et les villages environnants, Chaouffa qui aurait pu être un coquet village, n’est en fin de compte ni un bidonville “classique” ni un douar traditionnel. C’est juste un amas hybride de petites baraques, dépourvues de tout, ne disposant même pas du strict minimum. La voirie y est inconnue, les accès ne connaissent pas le bitume, l’hygiène y est précaire. Le désespoir y est de couleur grise comme ces habitations bringuebalantes qui tentent, tant bien que mal, plutôt mal que bien d’avoir l’air de vraies maisons. Mais des maisons où l’hiver est rude, et où pendant la saison estivale, les toits de tôle chauffent le crâne à longueur de journées. En effet, Chaouffa n’est pas heureux. Rejeté par la cité, laissé à lui-même, le “village” prolifère en tous sens, avalant les terres fertiles, s’étendant hors des limites primaires qui étaient siennes. Le voici qui descend insensiblement vers les bonnes terres agricoles de Fréha. Et les citoyens propriétaires de crier holà ! Mais ces bidonvilles veulent vivre. Normalement, sortir de leur isolement, être reconnus et intégrés à la cité. Ici, les enfants apprennent la vie dans des caniveaux bourbeux par mauvais temps, poussiéreux durant les chaleurs d’été, malsains dans tous les cas. Qui le sait ? Qui s’en préoccupe sérieusement ? Ces petites habitations sont surpeuplées, la promiscuité y est la règle. Ici, on constate une crise de valeurs où le sens des choses a perdu sa signification première. Chaouffa vit son “urbanisation” sans pouvoir l’assumer totalement, qui dit urbanisation pense modernisation. Et cette modernisation a introduit un facteur important : l’éclatement de la cellule familiale traditionnelle. Quand on sait que la majorité de la population de Chaouffa est d’origine rurale, on comprend que son urbanisation s’est faite au dépend de certaines valeurs, comme la hiérarchie familiale — ou construction pyramidale de la famille — qui ont beaucoup souffert au contact de la vie citadine avec son raffinement, parfois un rien artificiel aussi. A Chaouffa, nous a-t-on expliqués ce sont deux normes de conduite qui se juxtaposent : le rural et l’urbain. Jusqu’à quel point ils s’affrontent ou se complètent. Il appartient certainement au sociologue, à l’urbaniste, voire à l’anthropologue de le déterminer. Regroupés autour des trois bidonvilles à l’est du chef-lieu de Tizi Ouzou, ces gens qui donnent raison d’existence à ces quartiers insalubres, moyenâgeux, font tout pour recréer un milieu social, une culture conforme à leur tradition, à leurs us et coutumes, retrouver cette vie antérieure où ils avaient un “chez-soi”, une existence familiale normale où le geste d’amour avait encore une signification. Pourtant, cette population qui fait Chaouffa et ailleurs croit à la communauté, à la vie en société. La mémoire des anciens, garde gravée cette organisation, cette structure humaine de la société. Mais il fallut fuir, prendre le chemin de “l’exil”. C’était la longue nuit coloniale. Déracinés aux temps immémoriaux, venus d’un peu partout des régions d’Algérie, à la recherche sinon de la terre promise, du moins d’un peu plus de bien-être, ils s’arrêtent à Tizi Ouzou. Mais rejetés par le colon à la périphérie de la “ville”. Ils se retrouvèrent sans moyens de subsister, de vivre décemment venant tout au plus grossir le sous-prolétariat kabylien, formant une main-d’œuvre corvéable à merci. A Chaouffa, on se rappelle ces temps difficiles. C’était la guerre. A l’Indépendance, l’espoir est né et avec lui, le citoyen apprit la patience. Dans tous ces bidonvilles, on a su être patient. Aujourd’hui, en 2007, une majorité de ses habitants sont toujours des ouvriers occasionnels qui travaillent dans le bâtiment et l’agriculture. Malgré tout, ces personnes apportent quotidiennement leur part de travail en contribuant au développement et la prospérité de la grande cité (Tizi Ouzou). Que fait-elle ou qu’a-t-elle fait en retour pour améliorer leur condition de vie ? Car beaucoup reste à faire dans tous ces quartiers qui continuent de vivre en marge de la ville, par ricochet de la société. Les représentants de la population qui se confinent dans le laxisme et l’indifférence, n’ont absolument rien proposé jusqu’à preuve du contraire pour éradiquer cette misère dans la wilaya. Et pourtant, leur dossier était des plus accablants : le réseau d’évacuation des eaux usées est inexistant. Les seules axes de pénétration de ces cités-dortoir sont les deux voies qui les traversent d’Ouest en Est. La lumière publique est aussi inexistante, au même titre de l’inexistence des structures sociales (équipements scolaires, centre de santé…). Si cette situation demeure près des yeux, il faut croire qu’apparemment elle est loin des cœurs, oubliée, démunie comme elle est. Selon des estimations actualisées, pas moins de 6 000 personnes habitent ces non-lieux, puisque ce sont trois importants quartiers, pour ne citer que ceux-ci, Chaouffa, Taboukert, Oued Aïssi, qui se partagent cette enseigne d’infortune. Pour tous ces bidonvilles, est-ce l’heure du bilan ? Les pouvoirs publics, ces dernières années ne cessent de parler d’éradication de ce genre d’habitat, devenu à la longue une menace pour la santé humaine. Selon des informations, des commissions seraient consacrées pour étudier la situation dans son ensemble. Des recommandations ont été d’ores et déjà émises, parmi lesquelles certaines apparaissent comme prioritaires, notamment la collecte des ordures, des eaux usées, la domestication des eaux, la dératisation, l’éclairage, etc.

En un mot, rendre ces sites viables, vivables. alors. Alors, tous ces bidonvilles, seront-ils demain les lieux d’expérimentation d’une urbanisation adaptée à la situation qui est celle des bidonvilles dans la wilaya de Tizi Ouzou ? Et quelle est la grande ville algérienne qui n’ait pas son “Chaouffa” ou son “Oued Aïssi” ? Aussi, l’expérience qui serait tentée à Tizi Ouzou peut constituer un test important dans la manière de résorber les bidonvilles d’un côté, les viabiliser et les réinjecter dans le tissu urbain et le circuit social de la ville de l’autre. Les bidonvilles, c’est connu, sont la maladie des grandes agglomérations algériennes. Aussi, l’expérience qui est tentée ailleurs, mérite d’être suivie aussi avec beaucoup d’attention à Tizi Ouzou, tant son intérêt sur les plans urbanistiques et humain, n’est pas à souligner.

S. K. S.

Partager