La nouvelle génération d’Algériens ne sait sans doute pas ce qu’elle perd avec la disparition de Mostefa Lacheraf. L’homme, en intellectuel intègre et en révolutionnaire avisé, a même prévu quelque part ce genre de descente aux enfers de la culture nationale et, partant, n’oserait pas parler d’ ingratitude. Lorsque l’homme de culture réclame et assume son indépendance malgré les responsabilités qu’il a eu à assurer en tant que militant de la cause nationale et en tant que grand commis de l’Etat (particulièrement en 1978 en sa qualité de ministre de l’Education), ce ne fut guère par snobisme ou par dépit par rapport à la ‘’centrifugeuse’’ démoniaque du pouvoir qui rejette sur la périphérie tous les empêcheurs de tourner en rond et tous les iconoclastes accusés d’hérésie. Pour pouvoir avoir une idée sur la place et l’envergure du personnage, apprécions, en raisonnant a contrario, cette accusation qui glorifie plus qu’elle n’avilie le ‘’prévenu’’. Un journal arabophone suralimenté par la propagande et l’idéologie baâthistes écrivait dans sa page culturelle à la fin des années 90 : « Mostefa Lacheraf en Algérie et Taha Hussein en Égypte sont les plus grands ennemis de la nation arabe ». A elle seule, l’accusation vaut son pesant de révélations sur la valeur et la grandeur de celui qui, à travers ses écrits (livres et articles de journaux), ses prises de position et son action a tout fait pour donner à la culture algérienne une orientation moderniste, qui sache puiser dans le patrimoine ancestral national les valeurs et l’esprit positifs pour le greffer de façon harmonieuse et équilibrée dans les données du monde moderne.
En écrivant, en 1965, Algérie, Nation et société’, il s’efforcera de démontrer la permanence et la continuité de l’Algérie à travers l’histoire en tant qu’entité autonome qui se distingue aussi bien des amalgames ‘’orientalisants’’ que des tentatives d’assimilation colonialistes. Au sein d’une maghrébinité aux contours dessinés depuis la plus haute antiquité, l’Algérie, à travers ses différentes phases historiques, constitue un continuum alimenté par des brassages aboutissant à la formation d’une personnalité propre qui n’est ni orientale ni occidentale.
Les interventions de Lacheraf dans le domaine de la culture sont si précieuses et ses vues si perçantes qu’elles nous manqueront indubitablement. « Nos moyens éducatifs et de formation technique sont peut-être réduits ; mais sachons que l’action culturelle une fois conçue en des termes corrects, et l’élan une fois donné, beaucoup de gageures pourraient être tenues », disait-il dans une communication donnée lors du premier Colloque culturel national en juin 1968. Croyant profondément au rôle de la culture dans la formation aux valeurs de la citoyenneté, Lacheraf investira tous les domaines des sciences humaines et de la littérature pour y puiser les moyens et l’énergie nécessaires afin non seulement d’étudier sa société mais aussi de lui donner dans la pratique les moyens de son émancipation. Ayant versé dans la critique littéraire, il écrira à propos de Feraoun et Mammeri : « Il est certain que la Kabylie, par ses antiques traditions de sagesse populaire, de travail, de vie sociale aux sacrifices partagés, de vision du monde et d’attitudes face au dénuement, à l’exil, à la mort, pouvait inspirer plus d’attrait spécifique à leurs romans, leur donner un poids humain et culturel d’une prodigieuse présence, une épaisseur crédible d’impressions et de sentiments relayant celle de l’arrière-pays, jusqu’à ses lointaines frontières et au-delà, qui avait toujours vécu au même rythme d’égale épreuve, ou à peu près ».
Ministre de l’Éducation en 1978, il entama un certain nombre de réformes dont la plus immédiate fut la création de la filière lettres bilingues au lycée. Une expérience prodigieuse d’une très grand richesse tuée dans l’œuf à la fin de l’année scolaire par le courant panarabiste. L’initiateur du projet fut envoyé ambassadeur à Mexico. Notre ami Kamal Amzal, première victime du martyrologe de la citoyenneté, n’a pas pu digérer la réorientation dont il fit l’objet l’année suivante. Il en gardera l’amertume jusqu’à son assassinat sur le campus de Ben Aknoun.
L’appel de la patrie en péril secouera, en 1992, l’âme révolutionnaire et anti-intégriste de Lacheraf puisqu’il fera partie du Conseil national de la transition institué par feu Boudiaf. Il continuera à lutter contre ce qu’il appelle la religiosité tactique et l’option antinationale du mouvement islamiste jusqu’à sa mort. En Lacheraf, nous perdons certainement un éclaireur d’une rare sagacité.
Amar Naït Messaoud
