L’autre voix rebelle

Reportage de Djaffar Chilab

Le chanteur Idir lui a écrit ça sur un de ses nombreux ouvrages qu’il a édités depuis qu’il a déserté la chanson : « En 1974 lorsque j’ai vu Shamy pour la première fois, c’était son regard brillant qui m’a frappé immédiatement. Un regard qui annonçait déjà l’ampleur de ses capacités. Musicien, auteur, compositeur et écrivain par la suite, il a traversé le temps tel un guerrier numide des temps anciens, l’épée de la culture à la main, pourfendant tout ce qui faisait obstacle à son identité (… ) Dans la vie, il y a ceux qui parlent et ceux qui font. Et pour notre bonheur à tous, Shamy n’a pas souvent le temps de parler. Alors, fais encore Shamy et merci pour tout « . Un beau témoignage et une belle reconnaissance qui rajeunissent encore davantage le « vieux » Shamy qui paraissait retrouver une seconde jeunesse sur la scène de l’historique gala du 20 avril dernier au stade Oukil Ramdane de Tizi-Ouzou. Astreint à assurer l’animation ce jour là, c’est vrai qu’il était loin du rôle qui lui revenait d’habitude sur un plateau, comme ce fut le cas en 1986 par exemple lors du mémorable concert des Abranis à Marrakech, mais Shamy semblait éprouver la même joie avec énormément d’émotion en plus. Il n’a plus cette barbe de plusieurs jours qui faisait son légendaire look derrière le clavier mais Shamy n’a rien perdu de sa verve ni de son panache, encore moins de sa rébellion. En marge de l’évènement, en aparté, l’artiste s’est révélé un homme de rigueur mais a un cœur gros comme ça, autant dure que sensible, aussi fort que fragile lorsqu’il a été question de remonter le temps qui l’a vu progresser pour aboutir à ce qu’il est devenu.

« J’ai fait l’école coranique »La rencontre a eu lieu à l’hôtel Lala Khedidja où les artistes ont été regroupés au soir de la manifestation. Sur une table basse Shamy nous expose ses œuvres littéraires qu’il a publiées depuis qu’il a troqué sa boite à rythme pour un micro portable : Une petite bibliothèque bien garnie de 5 tomes de son « Orgueilleuse Kabylie », plusieurs « contes kabyles »,  » 3000 prénoms kabyles pour le 3ème millénaire », et un coffret de CD et K7 audio de contes bilingue français-kabyle pour écoliers qui devrait arriver sur le marché sous peu. La transition était toute faite pour reparler de ses jours d’élève… dans une école coranique à Ath Brahem son village, dans la région des Ath Ouarthilane où il a vu le jour un certain 26 octobre 1944. A l’époque, on ne l’appelait pas encore Shamy. « Mon vrai nom c’est Chemini Abdelkader. Shamy, c’est si vous voulez la composante de mon nom et de mon prénom, et je lui ai fait une petite fantaisie ». « Non, je n’ai jamais été scolarisé. J’ai fais l’école coranique ou j’ai appris les 60 hizb. Je les récitais par cœur, j’étais un élève brillant tout en faisant le berger ». Shamy balançait cette révélation avec encore à la bouche la mousse de la dernière bière qu’il venait d’ingurgiter. Mais il n’y trouve rien de paradoxal à cela, « pas du tout, au contraire. Les choses ont évolué. Avant on n’avait pas encore emménagé là-bas mais imaginez un peu les gens qui vivent maintenant dans l’Antarctique. Là bas, il fait six mois jour, et six autres nuit. Vous imaginez ces gens là attendre six mois le coucher du soleil pour « casser  » le ramadhan ? Attention je ne blasphème pas, je parle en toute objectivité ». Shamy quittera la mosquée à 12 ans au déclenchement de la Guerre de Libération nationale. Il conserve un souvenir atroce de cette période là. « En 1958, j’ai été torturé encore tout môme par l’armée française. J’ai résisté, je n’ai pas balancé mon oncle Sedik qu’ils cherchaient chez nous. Je me suis mis devant pour épargner ma mère. On m’a alors fracassé la colonne vertébrale à coups de crosse. Mais je ne me considère pas comme un ancien combattant bien que je garde encore des séquelles. D’ailleurs je n’y ai jamais pensé. Je n’ai fais aucun dossier et je n’ai eu aucun sou. J’aurai pu prétendre à une petite fortune mais je suis contre. Je considère que ce combat (la guerre) est fini et il faut qu’on passe à autres choses. Mais sinon je pense que tous les Algériens ont été quelque part combattants. Même les poules ont été touchées. Dans mon village, la première victime a été un âne qui a eu une bombe en plein dans la gueule ». Shamy subira sa calamité jusqu’à la fin de la guerre pour qu’enfin son père qui était émigré et parmi les cinq personnalités les plus influentes de la fédération de France puisse le prendre avec lui pour le soigner la bas. Il y passera alors deux ans, dont 15 mois dans une coquille de plâtre, à l’hôpital de Garches de la région parisienne. « J’y étais admis en novembre 1962. On m’a fait une greffe de toute la colonne vertébrale. J’ai passé mes 18, 19 et 20 ans à l’hôpital. J’ai sombré dans un coma profond pendant 3 mois, puis un coma léger de 6 mois. On pensait que j’allais y passer. Il a fallu la signature de mon père et de ma mère pour qu’on puisse me pratiquer cette intervention ». La première du genre qui allait être tentée sur le sol français. « Plus tard j’ai su qu’on en a même montré des images à la télé, c’était sur TF1, c’était à l’époque un grand événement pour la médecine Française. Je leur étais une sorte de cobaye ». A sa sortie de l’hôpital, il se débrouillera tant bien que mal avec l’handicap qu’il traîne « J’ai chauffé les gamelles aux gens dans le bâtiment, j’ai été manœuvre tout bêtement. De toutes les façons je ne pouvais pas faire grand-chose. Je n’avais ni les moyens physiques ni intellectuels. Ca a duré un certain temps. J’étais hébergé chez mon père. On dormait dans le même lit. Il avait une seule chambre dans le 20ème. Aucun confort. Pour avoir l’eau, les toilettes, il fallait sortir dehors. Tout était dehors… C’était beaucoup moins bien que les HLM. Les HLM sont arrivés après. Ma mère, elle, était toujours restée en Algérie ». Au fil des jours, l’adolescent finira par prendre conscience et intégrer l’école du soir pour s’initier à lire et écrire. En parallèle il entreprend un stage de plombier, puis monteur en chauffage central, dessinateur industriel, et BTS d’électronicien. De 1964 à 1970 il se retrouvera un homme à cinq métiers puisque entre temps il aura aussi appris à poser le carrelage. Mais ce qu’il retient le plus de cette période c’est son mariage en 1969, l’arrivée de sa maman qui l’avait rejoint en France en 1967, et sa « rencontre miraculeuse » durant la même année avec un certain Sid Mohand Tahar qui deviendra par la suite… Karim Abranis. C’était la grande rencontre entre deux amoureux fous de la musique. Cette passion partagée leur sera largement suffisante pour nouer une relation plus que particulière.

15 mois dans une coquille de plâtreIls s’y mettront alors à deux puis à trois, puis à quatre avec Mehdi et Châabane pour monter le fameux groupe Abranis. Ils débarqueront pour la première fois à Alger en 1973. Shamy s’en souvient avec les détails : « Notre premier gala à Alger c’était le 4 octobre 1973 à la salle El Mougar. Avec le look qu’on avait, certains pensaient qu’on allait leur chanter en anglais. Je me rappelle, même la télé était là pour nous filmer. J’avais signé le contrat pour chanter quatre chansons. On avait commencé la première en kabyle, ils n’avaient rien compris ; la deuxième était aussi en kabyle, ils étaient tous étonnés ; la troisième encore en kabyle et ils ont tout compris. On nous a alors baissé le rideau sans jamais nous laisser continuer la quatrième. Eux, ils pensaient qu’on allait chanter tout le répertoire en Arabe… Après on m’a enlevé mon passeport qu’on m’a confisqué pendant six mois. « J’ai dû négocier pendant tout ce temps là pour le reprendre. Je le faisais avec le producteur de l’époque mais les ordres ne venaient pas de lui le pauvre malheureux, on le savait ça. Notre concession a été d’intégrer un couplé en arabe dans une chanson ». Cette expérience tumultueuse poussera le groupe à repartir aussitôt en France pour voler de succès en succès, et s’affirmer au grand monde. « On a pu produire quand même sept albums retentissant dont le premier a été en 1977. C’était notre premier 33 tours, « Chenagh L’blouse ». Avant ça, on avait enregistré quatre 45 tours. En 1975, on avait fait deux clips avec les Claudettes, les vrais de Claude François. Durant la même année le tout Sidi Aïch est descendu dans la rue pour imposer notre concert qui a été interdit dans cette ville. Il y’a eu des affrontements terribles contre la police. Il y’a eu de la matraque, la vrai, des chiens ont été sortis. Des renforts ont été même dépêchés d’ailleurs. Et il s’est même produit quelque chose d’unique : L’armée nous avait défendus contre les flics. J’ai été embarqué avec Mezache Mouloud de Azazga. On a fini quand même par nous libérer et on a fait notre gala… à minuit alors qu’il été prévu à 14 heures. Les premiers affrontements en Kabylie c’était à cette année là, et non en 1980. Les faits sont vérifiables. Bon, je dis ça pour l’histoire et rafraîchir certaine mémoires qui devraient être dans leurs petits souliers en ce moment… Pour revenir au groupe, en 1989, on a été sélectionné comme la meilleure troupe sur le sol français. On a été chanté en Allemagne devant le mûr de Berlin ».

« Devant la littérature, le chant est une chose infime »Les années quatre vingt ont été les plus fastes des Abranis. Ce fut le grand boom avec un succès qui a franchi plus d’une frontière. En France, dans ces appareils qui faisaient leur apparition dans les bistros ou on pouvait écouter et voir l’image d’un clip en glissant un franc dedans, le groupe détenait à l’époque un coefficient de rentabilité plus élevé que… Johnny. On le citait parmi les grands de la musique du monde, aux cotés des mythiques Beatles. Mais comme toutes les belles choses ont une fin, les Abranis ne pouvaient faire exception. Shamy, et Karim ont enregistré leur dernier album en octobre 1993 chez les frères Torki à Alger. A cette année là, le couple était loin de se douter qu’il venait d’enregistrer son dernier né. « Des divergences d’appréciations ont fini par avoir raison de notre liaison. J’étais partisan d’un changement, j’ai suggéré à Karim de donner un souffle nouveau au groupe avec l’intégration de nouveaux jeunes dont son fils qui, je suis persuadé, deviendra un grand chanteur mais il ne partageait pas cette vision. Il faut savoir que Karim et moi, on a toujours fonctionné par consensus. On n’avait pu y arriver cette fois là. Et puis la littérature m’envoûtait déjà, et j’ai fini par réaliser qu’entre l’écriture, et la chanson que je faisais, il y’avait un grand monde. La suite, elle est là : Karim chante encore, et moi je suis à mon énième bouquin…J’ai senti chez lui ce besoin de s’exprimer seul, j’espère qu’il réussira. Ce qu’on a vécu ensemble est indestructible, on est comme des frères mais autour, il y’a aussi une déontologie à préserver. Cela devrait être valable pour tous les groupes, ce n’est pas éthique qu’un élément s’approprie le groupe. Moi je dirai toujours Shamy du groupe Abranis, et ça ne serait pas correct d’user d’une quelconque simplification. C’est ce que j’ai d’ailleurs mis sur mon DVD, « Messages Kabyles » qui retrace les événements du printemps noir. Il faut préserver la morale, il faut que la mariée soit toujours belle… » Après avoir fait sa projection en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Grèce, en France, et au Maroc. Il en profite de sa présence en Algérie pour continuer sa promotion. Ce soir, il sera à la cité universitaire de Bastos de Tizi-Ouzou. Peut-être a-t-il en tête, par ailleurs, un jubilé pour les Abranis ? « Rien n’est exclu « , rétorque t-il. « J’ai chez moi une quarantaine de chansons, sait-on jamais, attention je n’ai pas encore dis mon dernier mot… » Il est vrai que « Kader  » n’est pas un prénom qui irait pour un vieux…

D. C.