L’enjeu de la proximité

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Que peut représenter encore la presse dans une société bouleversée par des mutations aussi rapides que profondes et tiraillée par un environnement qui happe l’attention par son clinquant et ses ersatz de ‘’modernité’’ ? La question peut paraître saugrenue dans un pays qui met sur les étalages des buralistes une trentaine de quotidiens chaque matin. Cette floraison de titres que nous envient plusieurs pays ayant à peu près le même poids politique et économique que le nôtre est-elle un gage de liberté d’expression, une preuve de l’existence d’un lectorat fidèle et passionné et un signe irréfragable d’une vie politique transparente et régulière ?

Le raisonnement a contrario est d’une affligeante simplicité. Il est même, pour la plupart de nos concitoyens, un truisme crûment exprimé : les journaux ne disent pas la vérité ! Le débat sur les questions relatives au rôle de la communication dans la société et dans les institutions du pays ne saurait sans doute avoir lieu sans le retour à ce qui fonde l’idée même de l’information : choix de la matière et du lectorat ciblé, techniques de rédaction qui allieraient pédagogie et déontologie, pertinence du contenu informatif des journaux et place de la presse écrite dans l’univers des médias audiovisuels de plus en plus complexe et envahissant.

Si le citoyen lambda n’adhère pas entièrement à la masse d’écrits produits journellement dans nos tabloïds, c’est qu’il y a d’abord un ‘’froid’’ historique entre lui et tout ce qui rappelle les institutions, la houkouma. Par la faute d’un analphabétisme criant et d’un illettrisme insidieux, la presse privée est mise dans le même panier que l’ancienne presse publique, omnipotente et omnisciente. Une classique boutade disait, un certain moment, des journaux publics qu’ils ne changeaient que la date apposée sous leurs logos, le reste étant le même discours triomphaliste et la même vision hautaine et paternaliste.

Ce serait une grande injustice et une grave entorse à la réalité de dire que la presse indépendante, issue des libertés publiques arrachées par les enfants d’Octobre 1988, n’a pas fait évoluer le champ médiatique et révolutionné le rapport que l’Algérien entretient avec l’information. Sur ce plan, sans tomber dans l’autosatisfaction stérilisante, l’univers de la presse algérienne peut s’enorgueillir d’avoir tiré vers le haut les débats de société et aidé à l’ébauche de la formation d’une opinion publique.

Cependant, même si des brèches ont été ouvertes dans le mur de la pensée unique par la presse indépendante, cette dernière n’a pas, ipso facto, bonne presse. De grands efforts lui sont encore demandés pour se donner plus de lisibilité et de crédibilité auprès d’un lectorat travaillé au corps par un environnement médiatique très diversifié mais dans lequel il ne se reconnaît pas nécessairement. Lorsque des événements importants arrivant dans une contrée profonde du pays sont relégués au second plan ou carrément escamotés, et que des accidents anodins ou des faits mondains survenus à l’étranger sont montés en épingle sur les pages de nos journaux- perversion professionnelle facilitée par l’accès facile à l’Internet et aux autres moyens technologiques d’information-, le lecteur moyen est enclin à penser qu’il demeure le laissé-pour-compte, comme il le fut à l’ère glaciale du parti unique, au moment où, à travers le monde, l’information de proximité est devenue un instrument précieux et stratégique participant au développement local et à la formation de l’opinion et de la citoyenneté. C’est à l’aune de la neutralisation de ce gap et de la création d’une symbiose durable entre le lecteur et son journal que sera appréciée et évaluée l’évolution de cette exaltante ‘’aventure intellectuelle’’.

Amar Naït Messaoud

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