Un projet dont on parle — dans les bureaux de l’administration et des collectivités locales comme dans le plus ténébreux foyer — depuis au moins une douzaine d’années, vient de voir le jour. Il s’agit de la réhabilitation de l’ancienne station thermale sise, dans la commune d’El Hachimia et qui a nourri les espoirs des populations locales en tant que lieu d’investissement créateur de plusieurs activités génératrices d’emplois directs et indirects. Ce rêve a aussi habité depuis longtemps tous ceux, à un moment ou un autre de leur vie, ont eu à mettre à l’épreuve les vêtus thérapeutiques des eaux sulfureuses d’El Hammam. C’est le cas de ce père de famille qui nous avoue que «la tenace gale qui a touché deux de ses enfants il y a quatre ans de cela, n’a pu être éradiquée de son foyer qu’après que ses deux enfants eurent subi les bains de Hammam Ksenna» «et que le linge de toute la maisonnée fut lavée avec de l’eau rapportée de cette source». D’autres témoignages relatent la guérison d’autres pathologies dermiques ou rhumatismales par les eaux du Hammam. Le destin de la station du Ksenna est celui de toute cette région boisée des Bibans où, à la vie austère et pauvre de ses populations rurales, est venue se joindre la terreur de la décennie rouge qui avait annihilé tous les espoirs d’une reprise économique ou sociale. Située à 17 km du chef-lieu de la commune d’El Hachimia, la station de Hammam Ksenna prend naissance sur la façade du mont Guebr El Djahel, à environ 650 m d’altitude. Captée à cet endroit du temps de la colonisation, l’eau chaude chemine à travers un tunnel arqué et se dépose dans un premier bassin situé devant la bouche du tunnel ; à partir de là, des conduites en PVC acheminent l’eau jusqu’au plateau des berges de l’oued El Hammam où elle se déversait dans des bassins de réception. Jusqu’à un passé récent, ces bassins étaient abrités dans des constructions rudimentaires qui ne présentaient aucune commodité. Les dégradations qu’elles ont subies, suite au départ de la population en 1995, pour les raisons de sécurité, les ont rendues complètement inopérantes. Pourtant, avant l’avènement du terrorisme, et malgré l’inexistence de services et d’infrastructure (restaurant, hôtel, transport, magasins,…) dont avaient besoin les visiteurs, ces derniers affluaient de toutes les wilayas du centre du pays (Tizi-Ouzou, M’sila, Médéa, Boumerdès), et les berges sableuses du cours d’El Hammam faisaient fonction de parking étroit mais gratuit. Les raisons du déplacement des visiteurs ne manquaient pas : au milieu d’une vaste pinède sans fin, se mêlent les paysages féeriques des falaises rocheuses et les eaux silencieuses du grand cours d’eau qui est la confluence de Oued El Hammam et Oued Ghomara. La fragrance de la résime de pin se mêle magiquement à l’odeur de souffre que dégagent les eaux vaporeuses des thermes. Et ultime geste en apothéose, les eaux chaudes vous transmettent vigueur et surcroît de santé. Le nouveau projet de réhabilitation de la station thermale de Hammam Ksenna est confié à la SARL «Faraksen» représentée par des promoteurs en nombre de trois : un géologue, un architecte et un médecin. Dans le document du projet élaboré par cette équipe, il est signalé que «avec son importante émergence hydrothermale aux vertus thérapeutiques prouvées, la région offre l’une des premières opportunités touristiques de la wilaya de Bouira, car réunissant des atouts nombreux et différents (…) Richesse naturelle d’intérêt évident, la source thermale de Hammam Ksenna constitue, de par sa localisation et ses particularités de débit, température et composition, un patrimoine à même de favoriser l’émergence d’un pôle d’activité multidisciplinaire à impact certain sur les plans de l’intérêt général et du développement local». L’exploitation optimale de la source et de son environnement sylvestre se fera, affirment les promoteurs, «en accord avec les objectifs cités et la tradition populaire. Le projet s’inscrit dans le strict respect des principes directeurs fixés à partir des particularités inhérentes au thermalisme défini comme la première forme de villégiature familiale dans la société rurale». Les missions dévolues au projet sont sériées en trois objectifs : une mission médicale avec le matériel et l’équipement adaptés aux traitements d’un certain type d’affections telles que certaines dermatoses, rhumatismes, asthme, neurophaties, myopathies, séquelles de brûlures, varices, certaines affections psychiatriques,…etc. Une mission touristique supposant offrir des conditions de repos et de détente (saunas individuels et collectifs, salle de gymnastique, espace de relaxation, circuits, pour randonnées, piscine et aires de jeux) ; et, enfin, une mission culturelle qui sera assurée par une structure polyvalente destinée aux activités culturelles nécessaires à l’agrément des pensionnaires du complexe et aux rencontres, séminaires et journées d’études à caractère scientifique. Le projet, dont les délais de réalisation sont de trente-six mois, est estimé à 320 millions de dinars, coût comprenant les études, les frais d’acquisition du terrain, la réalisation des infrastructures et les différents équipements (mobilier hôtellerie et équipement médical). Il prévoit une capacité d’accueil de 1 200 personnes par jour, des soins médicaux pour 120 personnes par jour, la restauration pour 600 couverts/jour et des fast-foods assurant un service pour 1 000 personnes/jour. Les capacités d’hébergement prévues sont de 860 lits par jour (bloc médical, 60 ; hammam, 120, hôtel, 80 ; et bungalows, 600). En tout cas, pour la population de Hammam Ksenna, ce projet de réhabilitation de la station thermale constituera, à n’en pas douter, une révolution dans leur paysage socioéconomique et culturel. Les habitants sont, pour la plupart d’entre eux, toujours exilés dans les centres urbains parfois éloignés depuis le grand exode de 1995 où toute la population a abandonné la bourgade. Après le retour de la sécurité, moins de vingt familles ont rejoint leurs foyers. Les réticences des autres sont dues aux conditions de vie dans ce hameau perdu, proche et éloigné à la fois, où il manque du travail, du transport, les services administratifs et sociaux,…etc. Pour Hadj Abdelkader, ce projet ressemble à un conte de fée ; «Je n’arrive pas à croire, même si les anciens bassins viennent d’être réellement démolis, on nous a tellement nourris de chimères par le passé qu’aujourd’hui nous sommes tout simplement sidérés».
Amar Naït Messaoud
