2 – Le témoignage des inscriptions antiques

La langue berbère peut se vanter de disposer d’un nombre élevé d’inscriptions, relevées partout au Maghreb et au Sahara. Malheureusement, à cause de notre ignorance de la langue ancienne, très peu de ces inscriptions ont été déchiffrées. On peut même dire que les inscriptions dont on soit sûr du contenu sont des inscriptions bilingues. D’ailleurs, il faut rappeler que c’est à partir des inscriptions bilingues que l’alphabet libyque a été déchiffré : en comparant notamment la liste des noms propres, qui sont les mêmes en libyque et en punique par exemple. On est arrivé, en confrontant plusieurs textes, à «établir l’identité des caractères. Mais si l’identité des caractères permet de reconnaître les lettres et de les transcrire, on ne peut, faute de connaître la langue, retrouver la signification des messages. ll faut dire aussi que le système d’écriture (dont nous parlerons plus longuement dans les prochains articles) n’est guère fait pour simplifier la lecture. Il n’est pas entièrement consonantique comme on l’a cru longtemps, mais le nombre de voyelles y est réduit et la segmentation des mots n’est pas indiquée clairement. De plus, les textes sont très courts puisqu’il s’agit principalement d’inscriptions commémoratives ou alors de stèles funéraires : c’est dire que le vocabulaire y figurant n’est pas très varié et, en tout cas, n’exprime pas la richesse de la langue. Cependant, en dépit de ces difficultés, on a pu au fil des ans, établir des listes de mots libyques qui présentent une grande analogie avec des mots berbères, tels qu’on les retrouve dans les dialectes actuels. Ce n’est peut-être pas suffisant pour notre connaissance du libyque mais cela l’est pour établir avec certitude la filiation du berbère actuel à cette langue.

Un petit dictionnaire du berbère antiqueDepuis un demi-siècIe déjà, des chercheurs ont établi, à partir de plusieurs inscriptions, des Eléments de vocabulaire libyque. (1956, p. 263-273) et ont recensé, à partir des recueils d’inscriptions libyques, des éléments de vocabulaire. Voici, signalés par le Français l. G Février (1956) et le Danois K. . J Prasse (1972) les principaux termes qui présentent des équivalents en berbère moderne

-w, u «fils » (Février et Prasse), en berbère moderne : u, w, attesté en kabyle, en touareg, en chleuh etc. -ult, wlt « fille » (Février, Prasse), en berbère : touareg, uIt « fille », kabyle, chaoui, Maroc central etc, en composition, welt-ma « ma sœur, lit. « fille de rna mère »-mt « mère » (Février ), en berbère touareg, ma « ma mére », au pluriel mat. -gld « roi, chef» (Février, Prasse), en berbère : agellid « roi, chef», kabyle., Maroc Central chleuh etc. Le mot est absent en touareg mais il figure dans le nom d’une tribu du Niger. -zlh «fer» (Février, Prasse), en berbère, To, tazuli «fer», kabyle. Maroc central,chleuh etc., uzzaI-cqrh « bois » (Prasse), en berbère : kabyle. asghar << bois >>-mnhdh « chef suprême » (Février), en berbère : touareg, amenukal « chef suprême »-skn « construire » (Prasse), cn berbère : dialecte de Ghadamés cn Libye., esku «construire», touareg, esku «mettre dans la tombe », racine attestée dans d’autres dialectes dans le nom de la tombe : par exemple, en kabyle : azekka « tombe »-mskw «architecte» (Prasse), nom d’agent de skn / skw (ms-, préfixe formateur denoms d’agent)-ysh « il arriva » (Prasse), berbère: yusa(d) « il arriva ». -gldmsk « chef de cinquante (maçons ?) (Février, Prasse), composé de gld et mskw, cités précédemment. -d « et, avec » (Février, Prasse), en berbère : d, ed « et, avec » -n « de » (Prasse), en berbère n « de »-t- indice du féminin (Février, Prasse), même valeur en berbère. -s, troisième personne du singulier (Février), même valeur en berbère -s « lorsque » (Prasse), en berbère : To, es «lorsque». -n, marque qu pluriel en finale et complément déterminatif (Prasse), même valeur enberbère-s « son » (Prasse), méme valeur en berbèreOn peut ajouter, aux mots que Prasse considère comme n’ayant pas de pendants berbères :-tnyn «ils surveillaient» -dtny « il surveilla ». En isolant un verbe ny (t-n et dt étant sans doute des marques personnelles) on peut rapprocher ces mots du verbe ny, attesté dans un grand nombre de dialectes actuels avec le sens de « voir, regarder, observer, surveiller ». Par exemple : Touareg : eni «voiramni, pl. imniyen « fait de se voir réciproquement, p. cxt. entrevue » amany, « Celui qui voit tout (Dieu) » Tamazight du Maroc Central : ennay « voir, apercevoir, aller voir quelqu’un » anny, « fait de voir, vision » inniy, « vue, faculté de voir » chleuh : nnay «voir, apercevoir quelque chose » (Chl) en kabyle, le verbe n’est plus attesté que dans le parIer de Bouira: ennay. « Voir, regarder »A l’inverse, le rapprochement mnkd / amenukal, fait par Février (qui reprend en fait une hypothèse déjà formulée en 1935 par un auteur italien comme l’Italien L. DELLA VIDA) a été contestée par plusieurs chercheurs comme I’Allemand O. Rossler. 1964- I’Italien Garbini, 1968 ou le Français L. Galand, 1966. S. Chaker, qui reprend ces critiques, considère que les deux mots sont étrangers l’un à l’autre, et propose de rapprocher mnkd de la racine nkd, attestée en touareg, nked « aller au devant de », amankad « personne qui va au-devant de ». Mais on ne voit pas à quel titre pourrait correspondre cette dénomination qui paraît bien vague: titre religieux (aller devant un dieu ?), titre administratif ? Le mot a peut-être une autre signification, il désigne peut-étre une fonction que nous ignorons !S. Chaker explique aussi par le berbère actuel d’autres titres et fonctions libyques :-mwsn, que l’on traduit, par analogie avec la version punique « chef de cent » mais qui ne contient pas ie nombre berbère cent. Le mot pourrait provenir d’une racine WSN, attestée en berbère moderne sous les formes issin, ssen « savoir », le titre signifierait alors «sage, homme expérimenté.

-gz’b, rapproché du verbe touareg agez, avec chute du b radical, faible en finale, « garder, surveiiier, défendre. -mswh, rapporté à une racine WH (la forme du titre étant celle du factitif, swh) et rapproché des verbes awgh, awegh « prendre » et awgh, ewegh «empécher de passer, retenir», le titre étant traduit par « garde, gardien ». -mswh, rapporté à une racine WH (la forme du titre étant celle du factitif, swh) et rapproché des verbes awgh, awegh « prendre » et awgh, ewegh « empêcher de passer, retenir», Ic titre étant traduit par « garde, gardien ». -mskr, analysé comme ethnonyme par G. Camps en 1961 est rapproché de la racine berbère SKR « faire, être fait, être bien fait » et traduit par « celui qui fait, homme convenable, homme de bien». Dans un articIe publié en 1993 et répondant à cette interprétation, G. Camps, revient sur l’étymologie de mskr et confirme qu’il s’agit bien d’un nom de tribu. Les matériaux offerts par l’onomastique et la toponymie antiques fournissent beaucoup plus de renseignements sur l’état du berbère antique que Ies inscriptions.

M. A HADDADOU (A suivre)