Il pleut sur Béjaïa. Une pluie fine, pénétrante poisseuse qu’un taux d’humidité extrême rend encore plus désagréable pour le citadin qui s’abrite comme il peut sous un porche des arcades, squattant le moindre endroit abrité et maugréant contre le ciel. Hier encore, le ton était à la quête de la rédemption et d’action de grâce salvatrice, seules à même de venir à bout de la sécheresse. Décidément, la “vox populi” s’accommode bien de la versatilité et du retournement de veste. Comme en politique !
Quoique l’échéance du 17 mai approche à grandes enjambées, si peu de choses permettent d’affirmer que la contribution du citoyen est sollicitée pour le choix de ses représentants à l’APN. La ville ne déroge pas d’un pouce à ses habitudes que forgent l’ennui et le cocooning. C’est le train-train quotidien, la routine mortifère que rien ne vient rompre. Hormis le ravalement de quelques façades, leur quadrillage et un affichage anarchique parfois, il n’y a pratiquement aucun signe précurseur d’un futur scrutin. Il y a certes les spots que l’Unique, dans un méga-formatage des esprits, tente d’imposer. Mais comme la population est plutôt branchée sur le “reste-du-monde” dans une quête de l’Autre et de l’Ailleurs et dans un “niet” définitif à la médiocrité, il n’y a aucun risque de contamination et les slogans nauséeux à force de répétitivité ne semblent pas avoir la moindre chance de prendre. Un seul vocable sied à l’atmosphère qui entoure, ce qui ailleurs, sous d’autres cieux, est marqué par la prégnance du civisme et de la citoyenneté : le black-out le plus épais un peu comme si le citoyen n’est concerné ni de près ni de loin par ces échéances. Et ce ne sont pas les communiqués, laconiques, servis occasionnellement qui vont apporter un peu de vie à une campagne des plus mièvres. Les petits groupes qui pointent le bout de leur nez hors de leurs abris à la moindre trêve céleste, sont préoccupés par une infinité de sujets aussi légers les uns que les autres et qui ne sont évoqués que pour être oubliés à peine une poignée de minutes plus tard. Cela relève de la tchatche, saupoudrée de faconde contagieuse et d’une sacrée dose de légèreté, toute méditerranéenne. L’ambiance est à la “sardinade”, l’anisette en moins. Le plus excité du groupe imposant qui ne jure que par le dieu foot, reprend le propos d’un certain Mourinho et la main sur le cœur assure que les jours de Bira sont comptés. C’est ainsi que les groupes de citoyens, désœuvrés en ce jeudi maussade, entre deux “jetables” de café, sacrifiant au rite de “une gorgée, une bonne bouffée de tabac”, tuent le temps. Certains, dans une désinvolture feinte, évoquent les attentats d’Alger. Mais de zapper aussitôt sur un sujet moins morbide. Un peu comme si éluder la question revient à exorciser les démons de la peur.
La permanence d’un parti, tout près de la place de la Poste historique, n’attire guère la grande foule. Quelques militants fantômes qui ne font que passer et le silence glacial et angoissant des lieux. Toute référence à l’échéance prochaine s’arrête au pas de la porte. Quel que paradoxal que cela puisse paraître, ce qui ce passe dans l’Hexagone passionne plus que les prochaines joutes nationales. Les sondages sont décortiqués au quotidien et les chances respectives des deux candidats épluchées à la loupe. A la question de savoir le pourquoi de cet engouement, Djelloul, le fort en thème et en gueule, avance benoîtement : “On a l’impression qu’en France rien n’est passé sous silence, tandis qu’ici, même un Le Pen peut en arriver à afficher une certaine crédibilité”. Et un autre de surenchérir : “Voyez un peu ce qui se passe à l’intérieur des partis. On est encore au tripatouillage des listes alors que les délais sont largement forclos”. Et de se lancer dans un long discours sur la légalité et l’Etat de droit. A quelques encablures de là, le marché et ses étals par terre, sa gadoue, ses produits défraîchis et ses prix inversement proportionnels à la qualité des denrées offertes. Tous occupés, les uns à fourguer leur marchandise douteuse, les autres à ne pas se laisser faire, les échanges verbaux sont des plus réduits. Combien ? C’est cher ! Une livre de ceci. Les gens se croisent et s’évitent au propre comme au figuré. Pas vraiment le temps de se lancer dans un brin de causette. Et puis, pour se dire quoi ? Avec 24 listes partisanes, 6 indépendants et la proximité du 17 mai, date du scrutin, le facteur temps risque de jouer en défaveur des acteurs. Il risque d’y avoir beaucoup de bousculade au finish. Si certaines listes en lice sont connues pour avoir été présentées publiquement, d’autres font du surplace et tardent à se lancer dans l’arène. Quant aux programmes à peu de chose près, ils développent quasiment les mêmes thèmes avec parfois quelques spécificités se rapportant aux moyens d’y parvenir. C’est le cas notamment du PST. Seuls aspects à susciter quelque intérêt curieux, le tripatouillage des listes, l’épisode de la liste FLN et le refus de la mouhafadha de cautionner le travail fait à Alger. Sans défrayer la chronique ou constituer le sujet de l’année, le cas est évoqué à peine — “effleure” serait plus juste — car, comme le dit un vieux routier de la politique en rupture de ban avec ses convictions d’il y a 20 ans : “Le contraire m’aurait étonné. C’est la continuité de ce qui s’est passé lors des dernières municipales”. Autre argument développé par la plupart des citoyens, l’absence sur le terrain une fois élu des députés taxés à l’occasion de “carriéristes”. Ammi Salah qui en a vu d’autres traduit de la manière la plus éloquente qui soit le sentiment général : “Qu’ont-ils fait pour la région ? Que dalle ! Ils ont encore le toupet de briguer un autre mandat avec un bilan aussi nul. Si au moins ils rendaient des comptes sur leur passage à l’APN. Mais comme le ridicule ne tue pas…”. Son compagnon de toujours, Si M’hamed, lui aussi va de sa diatribe : “Assez de menteries et de promesses jamais tenues. Ils nous ont trompé plus d’une fois et veulent récidiver. Cette fois, ça ne marchera pas. Et si d’aventure je pars voter, ce ne sera sûrement pas pour les rentiers de l’APN. Voter pour voter, autant le faire pour un nouveau”. Le rejet de la chose politique est une constante à Béjaïa et la désaffection des citoyens s’accroit d’une échéance à une autre. Désabusés, ils n’ont jamais cru et ne croient toujours pas aux vertus d’une bonne et saine pratique politique, ni en une démocratie revue et corrigée par des caciques façon couscous, ni au changement tant vanté et resté au stade de virtuel. Toutes choses qui laissent préfigurer un désintérêt et donc un taux d’abstention élevé.
Mustapha R.
