La société civile à l’étude

« La société civile entre le marteau et l’enclume » est le thème retenu, jeudi dernier, au forum des débats mensuels de notre confrère El Watan tenu à l’hôtel Mercure, à Alger. Mohamed Hachmaoui, politologue, professeur à l’université d’Alger et modérateur du forum, a tenté de planter le décor en estimant que la société civile est aux confluents de nombreuses problématiques, d’ou l’impératif du débat, d’autant plus que le concept est le siège d’un paradoxe : pas de démocratie sans société civile et vice versa. Premier à intervenir, Omar Carlier, historien, professeur des universités, à l’Université de Paris IV et auteur de nombreux ouvrages, a fait un rétrospectif historique de la dynamique associative. Définissant le concept comme « un espace publique de discussion libre où personne ne détient la vérité absolue « , M. Carlier soutient que la société civile autant que le suffrage universel sont extrêmement récents « . Affirmant que l’espace d’affirmation associative reste modeste dans le monde arabe, l’historien attribue cette modestie à « la position frontale avec l’ordre colonial ». Abordant le cas de l’Algérie, M. Caralier note qu’une élite urbaine du début du 20e siècle va se lancer dans des activités et des pratiques sociales nouvelles pour exprimer une rupture avec le modèle de la tariqua, la zaouïa ou celui du Cheikh tribal. Le but recherché de cette élite, rappelle le conférencier, est de s’affirmer devant l’ordre colonial ou pour l’amorce d’un espace politique. « C’est entre la période des deux guerres que s’est vraiment affirmé cette dynamique notamment avec la naissance des Scouts musulmans algériens (SMA), Nadi Ettaraqui et l’association des oulémas », précise-t-il. Et d’indiquer que le mouvement associatif est sorti de son espace pour atteindre les faubourgs dés 1930. Cette dynamique sera confrontée après l’indépendance, d’après le conférencier, à un autre défi celui, de s’affirmer dans un contexte national à l’aune du multipartisme et l’avènement d’une presse indépendante. Selon lui, ces ouvertures poseront les interrogations des rapports sur sa fragilité et son autonomie par rapport à l’Etat. M. Carlier conclut en soutenant qu’il y a de l’imprévu et de l’inédit dans la problématique entre la démocratie et la société civile. M. Jean Leca, professeur émérite de l’Institut des études politiques de Paris et ancien directeur de l’IEP d’Alger, part d’un point de vue anthropologique pour affirmer que la politique moderne est devenue la langue du monde entier. Selon lui, la charte de l’ONU est un pur produit américan-européen et qui ose y toucher aura les doigts brûlés, à l’instar de l’Irak occupé par les USA pour avoir agressé le Koweit : un Etat membre de l’ONU. C’est ce qu’il appelle la guerre des dieux. M. Leca voit dans le contrat social une vertu politique sociale et civile nécessaire aux citoyens.  » Sans Etat, tout le monde se méfie de tout le monde « , lance-t-il. Et d’ajouter  » que la société civile constitue à la fois un soutien et un contre-pouvoir à l’Etat « . De son point de vue, la société civile n’est pas à même d’être un élément de la poussée démocratique, mais une victime. Le conférencier conclut son intervention en affirmant  » qu’il y a pas de démocratie sans société civile et pas de société civile sans démocratie « . Intervenant lors des débats, M Leca, precise que la société politique n’est pas une société qui tourne le dos à la société civile avant de constater que lorsque l’une tourne le dos à l’autre, c’est qu’il y a danger.  » La méfiance de l’administration tue la société civile « , rétorque-t-il au sujet des écueils que cette même administration- épouvantail dresse devant les associations. Pour sa part, M. Carlier, rappelle l’approche tocquevilienne qui situe  » l’autonomie dans l’action volontaire « . Cependant, M. Leca observe que cette autonomie ne doit pas enfermer la société civile puisque, dit-t-il, il n y a pas de place pour l’individu isolé.

Hocine Lamriben