Il n’y a plus de cigarettes !

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Par : Sarah Haidar

Elle but son verre comme on boit son dernier baiser lors d’une rupture. Elle sillonna le bistrot d’un regard nonchalant, pesant toutefois, plein de reproches, pleins de larmes. Elle voulait inviter tout le monde à ses bras, les serrer un à un avec la même chaleur, le même amour, mais elle s’abstint. Quelque chose dans leurs gestes lui interdisait de les importuner avec ses scènes de théâtre absurdes. Tout était absurde jusque-là ; la voilà l’ère du drame !

– Pourquoi les gens n’aiment pas les ivrognes, madame ?

Un homme à la moustache aristocrate lui posa la question en la regardant droit dans les yeux. Il était ivre, certes, mais sa question était de taille. Elle voulut lui répondre mais elle se sentit fatiguée, usée, presque incapable d’émettre le moindre son. Il s’éloigna d’elle d’un pas méprisant après quelques secondes de silence.. Il était déçu pour l’énième fois de n’avoir pas trouvé la réponse qu’il cherchait..

Un autre verre qu’elle but de la même manière, machinale et sans enthousiasme. Elle sentit le regard de ceux qui la connaissaient la déshabiller, la désarmer de son spleen quotidien, la jeter nue dans les abîmes du silence.

Elle voulait encore une fois leur sourire, leur adresser les politesses d’usage mais encore une fois, elle sentit sa bouche molle et impuissante. Sa bouche ne bandait plus ; il n’y avait point d’oreilles qui éveillent en elle le désir de parler, il n’y avait plus de paroles capables de faire jouir ces oreilles…

Du fond obscur de la salle, jaillirent des cris de joies. Une voix masculine trempée dans la semi-ivresse crie allègrement :

– Tournée générale ! Ma femme vient de mourir !

Elle se défendit de penser combien était criminelle la phrase qu’il venait de dire ! Mais elle se dit seulement : « Personne ne se serait étonné si quelqu’un nous offrait une tournée parce qu’il vient d’avoir un fils ; pourquoi donc s’indigner de cet homme ? »

Les ivrognes partageaient la joie du bonhomme, l’un d’eux leva des mains asséchés et vieilles au ciel : « Quand est-

ce que viendra mon tour, Seigneur ? ».. On s’adresse à Dieu, ici ! Peut-être parce qu’on croit qu’ici on se rapprochait davantage de lui et qu’il pourrait nous entendre !

Une femme meurt, tournée générale ! Quel magnifique esprit est donc celui de l’ivrogne ! Son envie de les serrer contre elle s’accroît comme le festival de lumières qui commence à s’agiter dans sa tête : L’effet magique du liquide doré!

Le veuf, paraît-il, voulait rendre hommage à Beckett quand il s’est mis à pleurer comme une fontaine ivre en disant à tout le monde : « Il faut dire que je l’aimais.. Il faut dire que je l’aimais.. Il faut dire aussi qu’elle me les cassait un peu trop ! ».. Elle souriait sous cape, elle voulait lui offrir un scotch pour la splendeur de ce qu’il vient de dire, pour la clarté et la simplicité de ses paradoxes les plus complexes. Elle voulait pleurer avec lui pour dessécher le monde. Mais elle ne fit rien ! Elle aurait dû pleurer plus tôt, quand le médecin lui affirmait une tumeur maligne au niveau de ses méninges qui ont trop fonctionné, paraît-il ! Si elle était assez ivre pour croire à la vie d’après la mort, elle se serait peut être dit qu’elle rencontrera la femme de l’ivrogne et qu’elle lui racontera la magnifique scène qui suivit la nouvelle de sa mort.. Mais tout cela n’est pas important, enfin !

Ses méninges continuent à se débattre contre l’envahisseur. Elle pense aux moindres détails qui ne jouissaient, jadis, d’aucun droit à l’existence en elle. Elle prend sa vengeance de son oubli. Tout grouille autour d’elle ; et elle est là : un témoin qui ne sera pas en mesure de raconter ce qu’il a vu, qui ne le voudra pas !

A partir de là, la vie commence à se ternir dans ce coin obscur de la ville. La vie constate avec frayeur combien cette boisson est capable de rabaisser sa valeur jusqu’à atteindre le risible ! La mort aussi est perplexe ; dans ces lieux infâmes, personne ne semble lui prêter attention ! Elle s’imagina avec délice quelle tête aurait la mort si l’un d’entre eux rendait l’âme ici-même, en ce moment, et que personne ne s’affolait ni ne pleurait ! Elle voulait que l’envahisseur fasse son coup de grâce à ses méninges pour voir quel effet sa mort subite n’aura pas sur ces héros méconnus !

Enfin, tout cela n’a aucune importance !

* * *

Dans l’obscurité d’un souvenir malveillant, elle se retrouve noyée dans un grand fauteuil en cuir noir. La vraisemblance de la pièce la tracassait, elle se sentait réelle puisque tout autour d’elle était réel ! Elle se sentit coupable d’éprouver un plaisir malsain à se sentir injustement réelle.

Dans la pièce voisine, Sophie et Marc se débattaient dans leur éternelle polémique sexuelle ; et elle : seule et froide, au fond de l’attente indéfinie, de l’angoisse nocturne, du manque de quelque chose qui tarde à venir…

Elle ? Une femme qui a trop voulu vivre et qui se retrouve au bout du compte avec un sablier toujours plein, toujours paresseux ; une femme qui a vécu comme elle put et qui attend depuis longtemps le fruit de cette vie, le résultat de cette thèse qu’elle écrivit dès sa naissance et qui, semble-t-il, ne trouve plus d’où puiser ses idées, ses arguments, ses sottises !

Les gémissements de Sophie lui parviennent, filtrés par la musique classique qu’elle prend soin de mettre pour ne pas entendre le débat de la pièce voisine. Des gémissements oniriques, pleins de poésie, pleins d’espoirs. Tout semble rêver autour d’elle, et elle ; elle se morfond dans sa réalité.

Elle ne s’octroie plus le luxe de rêver. Parce qu’elle croit avoir découvert suffisamment la nature de ce camouflage risible du réel qu’est le rêve ! Elle entend des mots enfouis, dansants avec la musique, Marc murmure à sa bien-aimée qu’elle est une déesse. Et elle ; elle croit avoir su les noms de tous les dieux, leur vie fictive et rêvée et cela la conduisit inévitablement à devenir réelle ! Elle entend leur sueur, leur amour, leur soif, leur bonheur, elle sourit pour eux, comme une vieille observant son petit-fils faire la cour à une jeune beauté. Mais elle ; elle fornique chaque jour un peu plus ardemment avec la vieillesse précoce d’une femme réelle !

Mais enfin, tout cela n’a aucune importance !

* * *

Le bar est vide en ce moment.

M. Maurice la regarde en somnolant. Il veut lui offrir un autre verre mais il est 3h passées. Elle comprend qu’elle doit partir. Mais partir où ? Tout, désormais, doit venir jusqu’à elle, lentement certes puisque ce  » tout  » qui est la mort, ne peut se priver d’être sadique, mais ça finira par arriver ; et à ce moment-là… ?

– Dites-moi monsieur Maurice, avez-vous envie de fermer ?

– Oui ma fille. Tu vois bien que je suis éreinté et que quelques heures de sommeil ne me feraient pas de mal !

– Allez-vous dormir, monsieur Maurice ?

– Evidemment ! Mon corps et mon esprit se retrouvent avec zéro énergie.

– Auriez-vous envie de dormir si quelque voix vous murmurait à l’instant que vous allez mourir demain à la bonne heure ?

Il la regarde sans stupeur, il la connaît, il sait qu’elle aime effrayer les gens dans ses moments de lucidité trop exagérée. Il répondit avec des yeux fixes et sereins :

– Oui !

Elle sourit, décolla ses fesses du tabouret et lui serra la main en lui murmurant : « Bravo ! Bravo ! »…

* * *

La nuit est douce. Elle est de nouveau seule. Sophie et Marc rentrèrent chez eux à Fouville. Elle est de nouveau en tête-à-tête avec la nuit, qui lui dit des choses, qui veut lui montrer le fil blanc qui naît beaucoup plus tôt que l’aurore. Mais elle, elle ferme les yeux, et se contente d’inhaler le parfum des étoiles. Elle aime recevoir le monde par les voies nasales. Le monde devient odeur, quelque chose d’intemporel, d’abstrait, d’irréel.

Elle aime mieux sentir le parfum d’une rose que de la voir ou la toucher, flairer l’odeur d’un homme que de le caresser ou se noyer dans ses yeux… Tout en elle est en quête d’invisible, d’inaudible, d’intouchable. Ses sens lui font mal parce que trop conscients des objets et de leurs paramètres physiques. L’odorat, pour elle, n’est pas un sens mais une faculté de l’esprit, le chien qui guide un aveugle vers une double réception du monde que ne connaissent les mortels capables de voir !

Tant qu’on fait partie de ceux qui voient, qui entendent et qui touchent, on ne saura jamais la limite séparant l’illusion de la vérité ! C’est lorsqu’on voit et entend tout à travers l’odeur, qu’on s’aperçoit que rien n’est plus ce qu’il était, qu’une femme entre ses bras n’est plus chair et imperfection mais seulement Odeur, chose parfaite et immortelle !

Mais enfin, tout cela n’a aucune importance !

* * *

Maurice l’accompagna jusque chez-elle. Il avait peur de la nuit et voulut prétexter qu’il avait peur pour elle. Ils habitaient le même quartier ; lui avec sa vieille et ses gosses et elle, avec le silence et les ombres. Mais, chose étrange, il lui sembla qu’ils partageaient la même solitude !

Elle lui serra la main de nouveau et lui souhaita bonne nuit avec un soupçon de « bravo » collé toujours à ses lèvres. Maurice la quitta en souriant. Elle gravit les marches comme on escalade une montagne lisse et plate. Elle était fatiguée mais sans le moindre rapport avec sa maladie qui ne se manifeste pas encore assez clairement.

– Peut-être s’est-il trompé ton brave médecin. Tu dois refaire les radios !

Une voix caverneuse jaillie de son absence lui murmura ce conseil qui lui fit rire. Une voix qui survit toujours en elle, qui crie parfois et qui souvent se contente de quelques balbutiements timides. Mais elle parle, éloquente et forte, elle dit des sottises révolues depuis le temps, des poèmes oubliés au fond de ses latrines à idées, les quelques feuilles jaunes qui s’accrochent toujours aux vieil arbre harcelé par les vents d’automne.

– Mon médecin ne se trompe jamais ; et même s’il s’était trompé, cela ne changerait absolument rien !

La porte s’ouvre toujours aussi facilement, et elle se retrouve de nouveau entre les murs grisâtres de cette maison poussiéreuse. Seule avec le même arrière-goût de la peur, de la solitude et du dégoût.

Rien ne semble gai dans cette existence qui approche de sa fin. Il ne reste que quelques mois pour rendre la lourde charge qu’elle fut contrainte à assumer. Il faut donc croquer ce peu qui reste à pleines dents, il faut devancer la mort, dévorer la vie, ressusciter les quelques flammes mourantes pour en faire une mémoire digne de lui survivre.

Mais pour qui laissera-t-elle ces beaux moments qu’elle devrait vivre ? Pour la terre ? Pour Maurice et les clients de « L’étoile bleue » ? Pour Sophie et Marc ? Pour le lointain gitan qui chevauche loin de la ville ? Pour l’inconnu ? Pourquoi avoir toujours besoin d’une mémoire individuelle bien précise pour l’inciter à faire quelque chose, à vivre d’une manière différente, à rallumer ses cendres ? Pourquoi ne pas le faire pour elle, pour elle seule ; elle qui n’existera plus après sa mort, elle en est convaincue, mais qui pourra se dire au moment ultime de sa vie : « j’ai vécu ! »…

Une envie de fumer la surprend.. Elle avait arrêté depuis des années.. Ce n’était pas de peur pour sa santé mais simplement parce qu’elle ne pouvait s’expliquer l’essence du plaisir que la cigarette lui procurait !

La voilà maintenant, folle d’envie de brûler quelques souvenirs dans les cendres d’une cigarette.. Que faire ?

Elle sortit de chez-elle ; les rues dormaient et la nuit aussi… Pas âme qui vive.. Tout semble englouti dans le silence et la tendre absence du sommeil.. Elle savait que tous les kiosques étaient fermés à l’heure qu’il est.. Elle ne trouva d’autre à faire que de rentrer dans un immeuble, frapper à la première porte qui se trouvait devant elle et demander des cigarettes…

– Vous êtes cinglée ! Vous me donnez la trouille de ma vie en tapotant à ma porte à 4h du matin pour me demander des cigarettes ? Foutez le camp d’ici avant que je n’appelle la police !

Elle sortit de l’immeuble… Rien ne va plus, désormais ! On l’a privée d’un besoin mortel de fumer..

Elle avait de plus en plus envie de fumer.. Elle n’avait pas de quoi assouvir cette envie. Donc…

Elle rentra chez elle, se précipita au balcon… La nuit était douce et l’air sentait la Gauloise Blonde… Le trottoir d’en bas était lointain comme le bonheur.. Elle ne perdit pas une seconde… Elle avait envie de fumer… On l’en a privé…

Son corps semblait d’une légèreté étonnante lorsqu’il fit son saut ultime vers le silence, ses méninges ne fonctionnaient plus… Sensuelle était la nuit !

S. H.

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