Cette culture des ténèbres

Un regard sombre et scrutateur, semblant d’emblée accuser tout le monde, promettre des éternités de tourments à ceux dont l’apparence ou le comportement se refuse à ressembler à leur « idéal ». Un regard qui en dit long sur leur vieille rancune, leurs frustrations et leur férocité. Un regard qui, sous couvert de les intimider, met à nu ces « pécheresses » qui se baladent dans les rues d’Alger avec une tenue considérée comme normale dans les pays civilisés, et que « Eux » ils décrivent avec une phrase aussi péjorative que grotesque : « Kassyate Aâryate » (habillées mais nues) ! C’est ce même regard qui, ailleurs, dans les maquis, hypnotise les jeunes désoeuvrés sans espoirs et sans avenir et les pousse à descendre dans les villages et les communes isolées pour égorger les enfants, violer les femmes, poignarder les vieux, piller et brûler au nom d’une religion nommée  » Islam  » qui semble chaque jour, en regardant leurs exploits, se lamenter et faire des dépressions mystiques. Une religion dont ils ne font que défigurer la beauté originelle et assassiner sauvagement l’essence et l’âme…

Ils sont là, depuis toujours, depuis presque des éternités. Et l’on se demande si l’enfer qu’ils promettent aux mécréants sera moins torride et plus clément que celui, terrestre, qu’ils affligent à leurs compatriotes. Cet enfer qui, rien qu’avec un de leurs regards haineux, semble se manifester d’une clarté extraordinaire. L’enfer déguisé en hommes se promène à Alger sous diverses bannières. Ils circulent et répandent dans l’air un étrange parfum, mélangé de musc, de sueur et de fiel ! Leurs ombres semblent nettement plus noires, plus longues et plus macabres que celles des autres mortels. La couleur blanche de leurs « qamis », contrastant avec la noirceur brillante de leurs barbes, ne rappelle guère, comme en général, les colombes, la paix ou le bonheur. Cette blancheur mise dans ce contexte noir entouré d’ombres et de flammes, ne peut évoquer que la couleur du linceul ! On a, parfois, l’impression en les voyant jaillir en essaims et en troupeau des mosquées après la « Djamouaâ » que c’est la mort qui sort se balader dans la ville, observer les gens et choisir ses prochaines victimes !

C’est certainement trop exagéré, dirait-on ! Oui ! Ca a toujours été clair en Algérie. L’équation déséquilibrée, la balance capricieuse penchée du mauvais coté : Quand « EUX » s’approprient le droit de lancer des commentaires malveillant sur les comportements des autres (ceux qui veulent vivre et non se préparer à mourir). Quand ils intimident les filles habillées avec classe, belles et fières de leurs beauté (celles qui ne peuvent s’enterrer vivantes sous cette tente ambulante noire et dont la chaleur donne un avant-goût de la Géhenne). Quand ils distribuent, clandestinement, des « manuels de piété » appelant à la « Tawba » et racontant les moindres détails de notre future autodafé, quand il publient des journaux « dérangés » (comme leurs esprits) décrivant aux lecteurs comment vivre avec un maximum de profit et un minimum de péchés, mourir avec une belle marge de garantie et enfin s’assurer une confortable retraite là-haut (combinaison que « Eux » seuls semblent pouvoir réaliser)… Quand ils font tout ça, dépassant et violant souvent les préceptes de cette même religion qu’ils prétendent représenter, personne n’en leur tient rigueur. On se tait souvent devant leurs tirades et leurs chants funèbres. On se dit qu’ils ont certainement raison ; la barbe et le « qamis » ayant été de tout temps le symbole de la sagesse et de la piété ! On se dit que si l’on ne peut avoir leur  » force  » et leur  » foi  » pour vivre de cette façon religieusement honnête, on ne peut néanmoins les contredire ou les critiquer. Mais quand l’équation est inversée, quand des gens conscients du bluff et du ridicule de leurs démarches prennent le risque de les critiquer, dévoiler leur coté  » démentiel « , leur coté  » satanique « , leur coté  » pas du tout musulman », là NON ! Ca devient une attaque contre l’Islam lui-même !

Et c’est là, justement, où se situe le drame :  » Ils  » sont l’Islam et l’Islam c’est  » Eux  » ! On oublie ou on ignore sciemment que le Prophète n’avait pas une longue barbe noire, qu’il souriait souvent, qu’il rigolait souvent, qu’il aimait ses femmes, qu’il ne foudroyait pas les  » mécréants  » de son époque, qu’il n’avançait jamais la géhenne comme premier argument pour prêcher sa religion mais il commençait toujours par Dieu, sa clémence, sa grandeur et son Paradis. On semble refuser obstinément de croire que si ce même prophète qui vécut en Arabie, il y a 14 siècles, était de notre époque, il y aurait de fortes chances que quelques recommencements de l’Islam soient adaptés au monde d’aujourd’hui. Qu’il n’y aurait plus des têtes et des mains coupées, pas de femmes fouettées ou flagellées jusqu’à la mort, pas de croisades aux pays  » impies  » ni même des discours enfumés où les Hommes sont divisés en deux partis : la gauche, « satanique », future chair à barbecue ! Et la droite, « paradiste », futurs « super gagnants » de la grande cagnotte !

Etant donné que la religion est plutôt un phénomène culturel ayant des tendances et des visions différentes, on est tenté d’étudier les effets de ce fanatisme religieux sur la culture du peuple algérien.

L’arme fatale des intégristes, grâce à laquelle ils infestent la société de leurs idées extrémistes, est évidemment le Coran et la  » Sunna « . Ces deux supports sont pour la majorité du peuple (privée d’autres ressources culturelles) indéniables, incontestables. Et de ce fait, l’incapacité de l’Algérien moyen de déchiffrer ou d’interpréter le message du Coran et de la Sunna le renvoie fatalement à prendre tous les discours avancés par ces pseudo-exégètes fanatiques pour argent comptant.

Dans la foire internationale du livre, on constate chaque année, avec frayeur, que la plupart des rayons de la foire sont occupés par des maisons d’éditions spécialisées dans la publication des ouvrages religieux. Et fatalement, la foire est envahie par ces hommes aux longues barbes et aux longs cheveux teints au henné accompagnés parfois de leurs femmes, habillées telles des moines d’un culte satanique et, souvent, de leurs enfants dont de petites filles suivant, côté vestimentaire, le bon exemple de leurs mamans ! A la foire du livre à Alger, sans aucun effort imaginatif, on se croirait transporté par un vent de sable vers les terres désertes et déshumanisées de Kaboul et de Péchawar !

L’invasion culturelle ne se limite pas sur de pareilles occasions. Nos librairies sont, elles aussi, infestées de livres plus fanatiques les uns que les autres, souvent écrits par des gens qui se sont affirmés non par leur science religieuse mais par leurs discours extrémistes, leurs apparences « pieuses » et leur présence médiatique dans toutes les nouvelles chaînes télévisées en vogue depuis quelques années.

De l’autre côté non encore atteint par cette épidémie de  » retour au droit chemin », on observe avec bonheur la présence de certains artistes qui refusent toute dogmatisation et essaient, dans leurs petit coin, de tenir leur art et leurs conviction à l’écart de cette  » Guerre Sainte  » déclarée à tout ce qui est différent. Mais, puisque la culture officielle en Algérie, alias : l’Etat, se laisse peu à peu hypnotisée par  » le charme  » de cette nouvelle culture  » correctionnelle « , certains écrivains toujours assez utopiques pour écrire et publier dans ce pays, assistent impuissants à la censure, la mutilation et la castration de leurs écrits, simplement parce qu’ils croient nécessaire d’y critiquer ou, carrément, bannir cette culture des ténèbres, allant parfois, par colère et par désespoir, jusqu’à atteindre les limites rouges de la religion. Cette religion qui, qu’on le veuille ou pas, est la mère génitrice de ce fléau culturel nommé  » Intégrisme  » et dont le nom est inscrit sur leurs drapeaux et à l’en-tête de leurs discours. La censure dans le domaine artistique encourage et sponsorise, inconsciemment ou sciemment, ce commerce d’idées extrémistes et de  » Géhennes et Paradis  » à venir.

Cela renvoie fatalement à cette éternelle polémique, ce perpétuel duel entre art et religion. La réponse a toujours été claire et indéniable : l’art, le vrai, doit être laïc. La religion, quant à elle, ne doit en aucun cas intervenir dans la vie intellectuelle. Mais tant que cette conclusion reste bannie en Algérie, cette dernière ne peut se targuer d’avoir une culture.

Cela étant dit, quand un pays qui ne possède pas de culture au vrai sens du terme, a suffisamment de « culot » pour représenter la Culture arabe pendant toute une année (cette année dont le printemps a assisté à un attentat criminel faisant 30 morts et des centaines de blessés), le silence est notre dernier recours ! Silence donc ! Laissons-les fabriquer une culture sur commande et obéir à leurs talents extraordinaires dans le domaine du « Paranoïaque critique  » !

Sarah Haidar