Cela s’est passé devant l’entrée du Carrousel du Louvre, où les actionnaires d’Air France étaient attendus pour leur assemblée générale. A l’appel du Réseau éducation sans frontières (RESF), à la pointe de la mobilisation contre l’expulsion de parents sans-papiers d’enfants scolarisés en France, accompagnés de pilotes d’Air France, mais aussi des représentants des syndicats CGT, CFDT, CFTC, Sud Aérien et des syndicats de pilotes Spaf et Alter, une centaine de personnes, dont une dizaine d’hôtesses, stewards et de commandants de bord en tenue avaient « accueilli » les actionnaires de la compagnie, en criant « arrêt aux expulsions » ou « solidarité avec les sans-papiers », demandant « un moratoire sur le transport des expulsés », selon l’AFP.
Séquelles psychologiques des personnels d’Air France
Depuis un an, les personnels de la compagnie se disent de plus en plus affectés par le « traumatisme de la violence que subissent les personnes reconduites aux frontières ».
« Enchaînés », « bâillonnés », précise Ali Bouzara, SG adjoint de la CFDT groupe Air France, les conditions dans lesquelles les sans-papiers sont expulsés ne choquent pas que les passagers. « Moralement, je suis atteint à chaque fois », confie Stéphane Unzue, 30 ans, steward et militant CGT. « Que penser lorsqu’un passager vous affirme qu’on l’amène droit à la mort? Nous ne sommes pas engagés pour cela », a-t-il estimé. Souvent encadrées par trois ou quatre agents de police, certaines » reconduites » ont été spectaculaires. Sophie, 35 ans, hôtesse, se souvient d’une expulsée chinoise « qui criait beaucoup », sur un Paris-Pékin: « Des policiers l’ont pliée en deux en lui mettant une couverture sur la bouche pour l’empêcher de hurler. Elle est tombée dans les pommes », a-t-elle relaté. Même sentiment du côté des pilotes comme l’affirme Eric Tahon, membre du syndicat Alter et commandant de bord sur long-courrier : la plupart des reconduites se passent bien lorsque la personne a donné son accord. « Mais lorsqu’une personne est menottée, pour nous c’est intolérable ». « En cas d’évacuation, il faut que la personne puisse se déplacer toute seule », assure-t-il. Et un autre de poursuivre : « Ce n’est pas la vocation de la compagnie, ni d’un pilote de ramener des gens par la force ».
Image de marque
En plus des effets psychologiques sur les personnels à bord, les représentants des personnels estiment que les reconduites de sans-papiers « nuisent à l’image de marque de la compagnie », comme l’explique Ali Bouzara, et d’ajouter que « cela pose des problèmes d’éthique. Les personnels ne veulent pas être considérés comme des auxiliaires de police ». Ces expulsions sont-elles fréquentes ? « Difficile à dire mais elles sont régulières », assure le responsable syndical. Le ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, a rappelé que « 4,6% » des 6. 000 expulsions par avions, intervenues en 2006, avaient été sources de « difficultés ».
A la direction d’Air France qui est sorti du giron de l’Etat en mai 2006, on considère que les mesures d’expulsions sont des décisions du ministère de l’Intérieur et que la compagnie aérienne n’a pas à les « remettre en cause ». Air France n’est pas la première à connaître ces revendications. L’année dernière, les actionnaires d’Air Canada ont voté l’arrêt des expulsions sur les vols commerciaux. Depuis le 1er janvier 2007, plus aucun clandestin ne figure sur la liste des passagers de la compagnie canadienne
Les syndicats d’Air France et RESF échouent à obtenir l’accord des actionnaires
Plusieurs syndicats d’Air France-KLM et RESF ont tenté vainement jeudi de convaincre direction et actionnaires de refuser « l’utilisation des avions du groupe » pour l’expulsion des sans-papiers.
Le 5 juillet, les 12 élus unanimes du Comité central d’entreprise (CCE) avaient adopté une motion dans laquelle ils demandaient « aux actionnaires de se prononcer pour l’arrêt de l’utilisation des avions du groupe pour les expulsions d’étrangers qui nuisent à l’image de la compagnie et à la sécurité des vols. »
Cette motion appelée « voeux aux actionnaires » a été lue jeudi par un représentant CGT des salariés au conseil d’administration, au cours de l’assemblée générale, en présence du PDG Jean-Cyril Spinetta. Mais l’AG des actionnaires n’a pas souhaité se prononcer sur cette motion comme l’élu CGT l’y invitait. En outre, plusieurs questions d’actionnaires ont été posées sur ce thème au PDG d’Air France-KLM, par voie écrite ou orale.
« Les compagnies aériennes doivent normalement, lorsque l’Etat le demande et lorsque les procédures ont été accomplies, prêter leur concours à l’exécution de ces décisions, à une exception prêt celle de la sécurité des biens et des personnes », a répondu M. Spinetta.
Il a ajouté toutefois que si « la sécurité des biens et des personnes » venait à être « mise en cause », le commandant de bord pouvait refuser à bord un expulsé et que le PDG pouvait décider d’interrompre les reconduites, comme il l’avait fait pendant quelques semaines en 1998 pour les vols vers le Mali suite à des incidents. En mai dernier, des incidents lors d’une expulsion avaient également conduit Air France à annuler un vol pour le Mali.
L’appel aux actionnaires et certains témoignages d’employés d’Air France recueillis par l’AFP pointe ainsi les problèmes de sécurité que posent, selon eux, ces expulsions. Pascal Zedikian s’est déclaré « satisfait de voir que les actionnaires étaient sensibilisés à la question, même s’il n’y a pas eu d’ouverture de la part de M. Spinetta ». Les particuliers qui détiennent des actions du groupe ont paru plutôt partagés sur la nécessité ou non d’arrêter les expulsions : « Je suis tout à fait d’accord avec la motion des syndicats. Les expulsions c’est scandaleux, notamment quand il s’agit d’enfants », réagissait Claude, retraité, qui détient avec sa femme 22 actions de la compagnie. « A partir du moment où le billet des expulsés a été payé, je ne vois pas pourquoi les syndicats s’y oppose », s’étonnait au contraire un actionnaire préférant rester anonyme. Roland Collion, qui détient 8. 000 actions, a affirmé qu’Air France doit faire les expulsions sans escorte mais refuser les reconduites encadrées par la police : « Ça, le ministère de l’Intérieur n’a qu’à le faire lui-même », estime-t-il.
Pour sa part, Yvon Tuile, syndicaliste, présent à la manifestation, a assuré que « L’élan qui a été pris ne s’arrêtera pas ».
Yassine Mohellebi/Agences
