La chèvre du paysan

Au cours de la vie il arrive parfois qu’un homme soit confronté à un problème qu’il lui faut résoudre à tout prix. Voici d’après un conte kabyle comment un paysan a résolu le problème auquel il a été confronté. Jadis, il existait des paysans sans terre qui n’avaient que leur force de travail à proposer aux nantis. Ceux qui avaient le sens de l’économie, et qui connaissaient par expérience la dureté de la vie, se serraient la ceinture pour pouvoir mettre de côté quelques sous. C’est le cas d’un paysan. Cela fait des années qu’il trime du lever au coucher du soleil pour assurer sa substance et celle de sa famille. A force de privation il avait réussi à s‘acheter une petite chèvre sur laquelle il fonde tous ses espoirs. Si tout va bien, cette chèvre lui donnera des petits, beaucoup de petits, qu’il vendra au marché. Avec l’argent obtenu, il pourrait s’acheter des brebis et peut-être plus tard des vaches à lait. Le rêve est permis !Un jour, au mois de février, il avait beaucoup neigé, après le dégel toutes les rivières de montagne étaient en crue. Notre paysan qui ne s’attendait pas à de telles intempéries s’était trouvé avec sa chèvre sans rien à manger. Mais peu lui importe son sort, il peut jeûner de même que les membres de sa famille, mais il ne peut laisser sa chèvre sans lui donner à manger. Pour montrer qu’elle avait très faim, elle ne s’arrêtait pas de bêler à fendre l’âme. Le paysan devait trouver la solution. De l’autre côté de la rivière il savait qu’il avait des meules de foin (athemou : pluriel Ithme ousaghour). Accompagné de sa chèvre et d’un chacal qu’il voulait domestiquer, ils se rendent tous les trois sur les lieux. Le paysans s’achète une gerbe de foin (aqetsoun ousaghour) de quoi tenir quelques jours. Sur le chemin du retour, le trio trouve que le pont de fortune, fait d’un arbre mis en travers de la rivière, s’était brisé et personne ne l’avait remplacé. Le paysan devait coûte que coûte retraverser la rivière pour retourner chez lui. Il cherche en aval un gué. Il trouve un endroit où il peut traverser mais l’eau lui arrive au niveau de la taille. Le premier obstacle aplani, il lui faut résoudre un autre problème. Comment faire faire traverser la rivière à la chèvre, au chacal et à la gerbe de foin. Il réfléchit. Il attache les autres pattes de la chèvre et se la met autour du cou. de la main gauche il prend le chacal, qu’il met sous son aisselle, et de la main droite son bâton de pèlerin qu’il plante à chaque pas dans le fond de la rivière, pour pouvoir se stabiliser. Arrivé sur l’autre berge il attache le chacal et retourne sur l’autre rive pour ramener la gerbe de foin, tout en gardant autour de son cou la précieuse chèvre. De cette façon, il réussit avec brio la traversée de la rivière. Une fois toute sa troupe hors de danger, il se repose un peu, c’est alors qu’un autre paysan qui avait assisté à la traversée veut faire de l’esprit et lui dit :«- Tu as fait traverser à ta chèvre trois fois de suite la rivière, alors qu’il était beaucoup plus simple pour toi de prendre en une seule fois la gerbe de foin et le chacal. Mais je crois que chez vous les chacals mangent du foin !»Le paysan content de son exploit le toise du regard et lui dit méprisant :- Asaghour our-th ithets ouchenD’ayen z’ran aok lahd’ourAy argaz our ijarvenIhedren ayen iâoujenAyen qaren laârour(Le chacal ne mange pas le foin, tout le monde la sait, ça ne sert à rien de pérorer, ô homme inexpérimenté qui dit des inepties pareilles aux gredins méprisés). Et pour terminer je vais te dire encore ceci :«-Thaghat’ agi inouD’aras elmal inouOur-th fahmedh ayagiSoufella g-iri inouIt-hemma oul inouLaâthav our iyi chqi !(Cette chèvre est à moi, c’est là tout mon capital. Tu ne peux comprendre cela. Au contact de mon cou mon cœur est serein et heureux. Qu’importe les épreuves endurées). »Le paysans qui l’avait piqué ne s’attendait pas à de pareilles répliques. Il quitte les lieux en catimini. En arrivant à thajmaâth (agora) il ne peut s’empêcher de raconter à haute voix l’histoire du paysan. Les gens la trouvent plaisante et la transmettent de génération en génération. C’est pour cela qu’elle est parvenue jusqu’à nous, et que nous vous la racontons par écrit. «Our kefount eth h’oudjay inou our kefoun ir den ts emz’ine as n-elaid an en etch ak’ soum ts h’emz’ ine ama n g’a thiouenz’ iz’ ine. »(Mes contes ne se terminent comme ne se terminent l’orge et le blé. Le jour de l’Aïd, nous mangerons de la viande et des pâtes, jusqu’à avoir des pommettes rouges et saillantes).

Benrejdal Lounes