Par : Amar Kancra
A peine le garçon éloigné et probablement pour éviter de penser aux durs moments de la nuit qui m’attendent dans cet Eden occidental tant rêvé, je replonge de nouveau dans un souvenir onirique de mon passé d’outre-mer qui avait même fait l’objet d’une discussion controversée avec Dirana.
Ce jour là, bien que le beau temps fût au rendez-vous, le front de mer, lui, restait étrangement désert. Nous n’étions plus que deux à savourer chaque instant de cette longue balade crépusculaire. L’air marin frais que prodiguait généreusement cette ville discrète nous chatouillait agréablement le visage. Nous nous délections d’une aubaine que seul le hasard avait empêché de s’accomplir plus tôt. Etions-nous en train de prendre notre revanche sur un destin un peu cruel ? Moi, j’en étais persuadé. Il m’est cependant encore difficile de savoir ce qu’en pensait sincèrement Dirana.
Nous longions gaiement ce front de mer qui me semblait très familier mais dont curieusement, je ne parvenais toujours pas à me rappeler l’épithète dont l’affublent les estivants désabusés. Nous étions heureux, insouciants. Nous marchions lentement comme si nous avions peur d’arriver au bout de quelque chose. Nos regards se portaient parfois sur la couleur azur de la Méditerranée mais le plus souvent nous nous regardions l’un l’autre. Dirana riait beaucoup; un rire atypique que je trouvais agréable et communicatif.
– Agréable, ok! C’est même flatteur; mais communicatif… tu te fais des idées mon cher ami! répliqua Dirana d’un air trop sérieux pour être vrai.
Arrivés devant une vieille rampe d’escalier, nous nous y arrêtâmes un moment. Quand je fis remarquer à ma compagne qu’il commençait à se faire tard et qu’elle devait peut-être songer à rentrer; elle partit d’un éclat de rire dont elle seule avait le secret puis se moqua de mon ‘inquiétude naïve. Cela me fit énormément plaisir parce qu’en réalité, je tenais beaucoup à ce qu’elle restât encore avec moi. Lui rappeler l’heure tardive était seulement une sorte de devoir moral que j’accomplis à contre cœur.
Après un moment d’hésitation, nous empruntâmes les marches rongées par les pas d’innombrables usagers des périodes estivales et érodées par l’eau salée des marées hautes hivernales. Elles conduisaient à une vaste plage de sable fin. Soudain Dirana trébucha, elle venait certainement de rater une marche. Comme je me trouvais à un niveau plus bas, je la retins avant qu’elle n’atteignît le sol. Elle se blottit alors contre moi et posa sa tête sur mon épaule gauche. Elle était toute tremblante. Elle noua ses mains autour de mon cou et je l’enlaçai par la taille en la serrant fortement contre moi. Nous restâmes ainsi collés l’un à l’autre pendant un long moment comme si nous attendions cet instant depuis des lustres. Le temps semblait alors suspendu et aucun de nous deux ne pouvait dire combien de temps dura notre union silencieuse qui, l’espace d’une étreinte pleine et profonde, transcenda l’individualité des corps et des âmes pour donner naissance à un être unique, sublime, presque divin à nos yeux.
– Monsieur, c’est l’heure de la fermeture de notre établissement. Si vous avez fini…
Encore ce satané cafe tier ! J’avale ce qui reste de café glacé au fond de ma tasse sous le regard incrédule du garçon de salle et de celui de sa patronne. Je saisis mon fardeau de sac et me dirige vers la sortie en fredonnant la dernière chanson du moment de Mouloud Zedek «D aqwrabiw i-d axamiw» -je n’ai pour toit que mon sac- qui illustre, on ne peut mieux, ma situation du moment.
– Je vous souhaite une bonne nuit, messieurs, dames!
– Au revoir monsieur et bonne nuit!
Inutile! Je sais que la mienne pourrait être tout sauf bonne. Comment le sera-t-elle alors que je n’ai nulle part où aller? C’est vendredi- et je n’ai jamais aimé les vendredis mais là c’est une autre histoire- et il est une heure du matin! J’erre dans le quartier du Marais – pourvu qu’un gay insomniaque ne m’ait pas dans son collimateur- pendant une heure au moins, puis ne pouvant plus supporter mon toit de fortune qui m’arrache l’épaule et m’engourdît le bras, je fis une halte à l’entrée de la bouche de métro à Saint-Paul.
Les grilles de l’entrée sont fermées et un courant d’air glacial rend inhospitalier la proximité de la station.
Je me sens complètement épuisé, vidé. J’ai une envie folle de me laisser choir n’importe où quitte à ce qu’on me découvre complètement inerte le lendemain demain. « Voilà que tu commences encore à délirer pauvre Amar! Tu sais bien au fond de toi que tu ne vas pas abandonner aussi facilement, hein? En tous cas, c’est parce que c’est ta première nuit dehors que tu sembles si désorienté. Tu finiras bien par t’y habituer et tu en as intérêt parce que ça ne fait que commencer mon cher! Allez! Si, au lieu de te dégonfler comme un ballon de baudruche crevé, tu essaies de réfléchir, tu finiras sûrement par trouver un petit coin moins froid pour t’abriter ces quelques heures qui te séparent de l’ouverture des stations de métro ». Trois heures, c’est long. C’est même très long! C’est dans un siècle!
Mais oui! Pourquoi n’y avais-je pas songé plus tôt? Je n’ai qu’à prendre exemple sur mon ami Bukha, alias Tviv, qui a élu domicile pendant plusieurs nuits successives dans une cabine téléphonique! Ses commentaires sonnent encore à mes oreilles: » Tu sais, Amar, il y a une cabine au bout de la rue du Commerce, dans le quinzième arrondissement, qui est devenue à présent mon lieu de pèlerinage. Il ne se passe pas un mois sans que je n’aille lui rendre visite. J’y vais pour lui témoigner ma reconnaissance et lui dire que je n’oublie pas toutes les nuits sibériennes où elle m’a offert le gîte. Tu peux rire si tu veux, mais sache qu’entre nous est née comme, comment dire…, oui! Entre nous est née une sorte d’histoire d’amour bien singulière! »
Alors à mon tour, tel un collégien allant à son premier rendez-vous amoureux, je m’approche timidement de celle chez qui je m’apprête à passer ma première nuit -ou du moins ce qui en reste- en espérant pouvoir vivre ailleurs ma lune de miel… (A suivre)
A. K.
