Le boss

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Non, ce n’était pas un jour d’hiver. C’était plutôt le jour de la grande déchirure. Les vivants finissaient leurs tâches du jour et s’en allaient rejoindre la tiédeur d’une maison, d’un giron de femme ou d’une cigarette. Ils avaient froid. Ils frissonnaient avec le vent et le remord.

Les morts, eux, c’était beaucoup plus clair : le froid était devenu leur unique croyance, leur seul foyer. La chaleur leur faisait désormais peur car c’était le signe d’une souffrance à venir. Oui ! Les morts aussi souffrent. Car il n’est pas vraiment agréable de sentir à chaque moment les vers de terre ronger la clair et la vie d’un corps inerte, sans défense ! Ce n’est pas très amusant de respirer la terre et la voix froide du marbre ! Le ciel n’est plus bleu, il est marron virant parfois au noir. L’horizon se limite à leurs pieds où les vers continuent d’accomplir leur exploit ! On leur marche dessus, on fait du bruit autour d’eux, on leur montre qu’on est vivant, qu’on peut bouger, parler, rire et pleurer. On peut sentir l’odeur des étoiles et admirer les rondeurs d’une femme. On peut manger autre chose que la terre amère et sans âme. On peut boire autre liqueur que la pisse des oiseaux et les crachats du ciel. Les morts souffrent mais ils ont un avantage : ils en ont fini avec l’espoir !

* * *

Dans un immeuble dit moderne et qui ressemble plutôt au premier rasoir à main inventé par l’homme primitif, il y avait un bureau. Il y avait aussi des objets, beaucoup d’objets sans importance, sans utilité, laids et sourdement méchants. Il y avait des dossiers entassés à coté des chimères quotidiennes et quelques vestiges de sourires hypocrites dispersés ça et là…

Un homme était assis, dos tourné à la porte, cigarette à la main, décravaté et las. La fenêtre lui donnait la vue urbaine typique qui ne donne sur rien ! On tape à la porte, il répond par un long silence. On entre. C’est la secrétaire. Une femme sans visage, trop belle pour lui plaire, trop vide pour le tenter, trop heureuse pour le comprendre. Et pourtant, cette femme l’aimait ! Et il aimait cette femme ! Il expliquait ça d’une manière aussi simpliste qu’érudite :  » C’est la bêtise ! « . La secrétaire pose sur sa bouche une décharge de nicotine, de stupide haleine et de salive. Un baiser, appelle-t-on ça ! Il ferme les yeux et pense à la prochaine étape… Non, elle ne dégrafera pas son chemisier. Elle commencera d’abord par lui raconter la maladie de sa mère, l’opération qui va, cette fois, coûter plus cher qu’avant, la dernière voiture de la comptable, le nouveau tailleur de la réceptionniste. Il écoutera tout ça d’un air se voulant, volontiers, dégoûté ! Il prendra son carnet de chèques et il lui donnera tout ce qu’elle veut. Non, ce n’est pas un gigolo. Il sait qu’il ne l’est pas. Il l’aime, voilà tout ! Car, vulgairement parlant (et la vulgarité a souvent raison) : l’amour explique tout ce que l’esprit ne peut expliquer !

Ensuite, il la verra se dénuder peu à peu pour conclure la réunion par une mise au point sensuelle.

Il la prendra comme d’habitude, avec cette passion qui agonise et qui n’en finit pas de mourir. Avec ce regard absent qui ne regarde plus la femme, qui ne cherche plus une âme dans ce corps tellement beau qu’il ne peut avoir une âme ! Il déposera au creux de ses reins sa bave sans soif et ses larmes blanches. Puis elle s’en ira, chez son mari qu’elle n’aime pas mais qui la retient par on ne sait quelle corde ! Lui, il rentrera chez sa femme qu’il estime beaucoup, il l’estime tellement qu’il lui est impossible de l’aimer !

Le lendemain, ce sera une journée de travail, de froid et d’idées grises. Quand les employés s’en iront retrouver leur chaleur dans une maison, dans le giron d’une femme ou dans une cigarette, la secrétaire viendra et déposera sur sa bouche ce qu’on appelle un baiser… Et rebelotte !

A présent, elle est à demi assise sur le bureau. L’histoire va commencer, va recommencer, va re-recommencer. Elle n’en finit pas de commencer depuis que le monde est monde, depuis que l’amour existe, depuis que Dame Bêtise est reine…

– Pourquoi ne pas rompre le cercle vicieux ? se dit-il.

Elle lui raconte la maladie de sa mère, l’intervention chirurgicale coûteuse, la dernière voiture de la comptable, le nouveau tailleur de la réceptionniste, les dernières nouvelles de la très probable guerre nucléaire, les toutes récentes déclarations du Pape, les reproches quotidiens de Dieu qui, parait-il, existe vraiment…………………..

Elle ne ponctue son histoire qu’à la fin, mais avec plusieurs points de suspension laissant entrevoir beaucoup d’autres bavures si la réponse tarde à venir. Bonjour l’enfer !

Non, ma chère, voilà le carnet de chèques ! Inscrit le chiffre qui te fait mouiller ! Je vais le signer et après, on fera l’amour comme toujours, comme la première fois, comme l’ont fait Adam et Eve, Dieu et la Sainte-Marie, Jésus et Marie-Madeleine, Mahomet et la péripatéticienne voisine, le Pape et la femme de ménage de La Maison Blanche…. !

Voilà, je signe le chèque, je signe ton trésor avec quelques gouttes d’encre blanche qui n’écrit rien sauf la bêtise. Voilà ! Et maintenant ? Ah ! Oui, bien sûr, ton mari que tu n’aimes pas mais qui te retient par je ne sais quelle queue. Oui, vas-y, tu es en retard ! D’ailleurs, moi aussi je dois rejoindre ma femme. Elle m’attend, la pauvrette ! Elle m’attend depuis vraiment longtemps…

La secrétaire s’en va contente. Sa poche aussi pleine que son alcôve.

Le boss, lui, se regarde dans la glace. Il ne voit personne. Il n’entend plus le vacarme de la ville. Il sait que sa femme l’attend, l’attend patiemment, depuis longtemps, depuis une éternité et une nuit d’été lorsque ses cris retentirent dans ce monde pour annoncer la première bêtise, la dernière larme de la mère traumatisée de sa propre progéniture. Elle l’attend et il veut, enfin, la rejoindre.

Il ouvre son tiroir, tire un beau 33 cm tout serti de pierres précieuses. Il vérifie le chargeur, ôte le cran de sécurité, et, tout en regardant dans la glace, il s’envoie une balle dans la tête. Ses yeux ouverts peuvent toujours regarder la glace. Maintenant, il y a un visage qui prend forme… son visage.

Sarah Haidar

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