L’informel et la contrefaçon font, une fois encore, le bonheur des petites bourses. La classe moyenne continue de faire flop et grossit les rangs des familles socialement démunies.
Les rues étaient bondées de monde hier à Tizi-Ouzou. Le décor humain était dominé par des mamans accompagnées de leur progéniture. Rarement en couple, les familles kabyles sont toujours frileuses à faire le shopping entre mari et femme. De nos jours, la seule explication plausible à cette culture de lèche-vitrine en solo, renvoie systématiquement à la sensibilité des hommes face aux envols incessants des prix à la consommation. Les femmes quand à elles, excellent par leur patience et leur sens de négoce.
Que ce soit dans les magasins ou devant les étals de l’informel qui ornent les trottoirs des rues et ruelles de la ville de Tizi-Ouzou, le but est le même : faire habiller les enfants avec du neuf le mercredi prochain à l’occasion de l’Aïd-El-Kébir.
Ainsi, après un répit qui aura duré deux mois et une dizaine de jours, les ménagères devront faire face à de nouvelles dépenses dans l’achat des habits pour enfants et autres ingrédients nécessaires à la préparation des gâteaux traditionnels. Une petite virée dans les magasins de la ville des Genêts, dans la matinée d’hier, nous a permis de mesurer la mercuriale mais aussi de scruter le comportement des consommateurs. Les prix comme les articles vestimentaires sont paradoxales. Ils dénotent un faussé qui s’élargit de plus en plus entre les différenties couches sociales. Ce constat était fortement visible hier à Tizi-Ouzou où nous avions eu à faire, dans notre petite enquête auprès des consommateurs, à seulement deux types de clients : ceux qui font le shopping dans les boutiques et ceux qui répondent aux cris des » trabendistes » qui pullulent, occasion oblige, les trottoirs.
Habiller un enfant de moins de 12 ans coûte ainsi entre 1 800 et 2 500 dinars dans les magasins, selon les styles et marques. Une mère de famille que nous avons interrogée alors qu’elle négocie les prix des pulls et pantalons pour ses deux enfants, scolarisés au primaire, affirme qu’elle a dû serrer la ceinture durant les deux mois passés pour pouvoir » offrir à sa progéniture un ensemble joli, pas trop cher et qui devra les épargner du froid. » A la fin des courses, ça lui a coûté 1400 dinars pour l’ensemble pull et pantalon et 1000 dinars pour les souliers pour chacun de ses deux enfants. L’addition totale qu’elle a honorée à la caisse est de 4 800 dinars avec comme remise sur achats le sourire du caissier.
Dans ce grand magasin, dont l’enseigne porte l’écriteau » pas cher, bon prix « , même si le plus bas prix affiché, quant l’affichage existe réellement -80% des articles ne portent pas les étiquettes des prix- est 700 dinars pour les articles d’enfants de moins de 8 ans, les clientes, rarement accompagnées de leurs enfants par crainte de susciter leurs caprices onéreux, traînent longtemps avant de décider sur quelque chose.
A quelques mètres plus bas de là, un autre grand magasin, nouvellement ouvert, a eu l’initiative de solder l’ensemble de sa marchandise. De grandes affiches sont ainsi collées sur les vitrines annonçant des remises allant de 20 à 60%. L’intérieur est bondé de clientes. Que des femmes, dont la majorité est composée de mères de famille. Il faut dire que les promotions, osées en somme par le propriétaire, font le bonheur de ces ménagères. Mais là encore, ce sont des clientes issues de familles aisées qui se bousculent devant les étals. Deux femmes, venues ensemble, que nous avons interrogées affirment que cette boutique est » réservée » aux plus aisés même si les soldes sont vraiment alléchantes. » Je ne suis pas regardante sur la somme à mettre pour habiller mes trois enfants. Tant que leur père est capable de satisfaire leurs caprices, je ne lésine pas sur les marques « , avoue l’une d’elles. Questionnée justement sur la somme misée, elle répond sans réfléchir qu’elle mettra 30. 000 dinars, soit 10. 000 dinars pour chacun de ses trois enfants. Quant à son accompagnatrice, elle nous informe qu’elle est venue de France pour passer la fête de l’Aïd avec sa grande famille. » Je profite de ma présence ici pour acheter plein de choses pour mes enfants, entre les prix pratiqués ici en Algérie et là-bas en France sur des habits de la même marque, y a pas photo ! C’est beaucoup moins cher ici en Algérie « , affirme t-elle. La différence des prix à laquelle fait allusion cette jeune dame s’est faite en termes de change. Ainsi, un pull qu’elle dit avoir acheté à 19 euros, soit 1900 dinars, il est affiché dans ce même magasin à seulement 400 dinars après solde. Mais entre les salaires des uns et des autres, le calcul est vite fait !
Plusieurs familles venues des petites villes et villages limitrophes au chef-lieu de la wilaya, se rabattent machinalement vers les étals de l’informel qui proposent des articles d’habillement aux apparences branchées à des prix quasiment imbattables avec en prime des remises après d’interminables négociations entre les vendeurs et leurs clients. Le » made in inconnu » a vraiment le vent en poupe tant qu’il satisfait les bourses les plus affectées.
Mais la facture est rarement moins salée pour la famille algérienne dans ce genre d’occasion accentuée notamment par l’épargne qui sera inévitablement effilée par celles qui envisagent de sacrifier un mouton. Les prix de celui-ci varient entre 13 000 DA et 17 000 DA pour les agneaux de moins d’un an et entre 18 000 DA et 27 000 DA pour ceux qui s’apparentent à des béliers. Quoi que d’aucuns estiment que les prix de la bête à sacrifier sont relativement abordables cette année, il n’en demeure pas moins que le plus chétif des moutons dépasse de loin le SMIC.
M. A. T.
