« Baba El Hadj D’chamar, toujours vivant »

Situé à huit kilomètres environ, au nord de Draâ El Mizan, Ichoukrène, avec ses quelque quatre mille habitants est le plus important village de la commune. Néanmoins, ce qui fait sa particularité, plus particulièrement lors de la célébration de la fête de l’Aïd El Adha, est sans nul doute cette fête joyeuse animée par les enfants pendant deux soirées qui est appelée « Baba El Hadj Dchamar ». Interrogés sur les origines de cette pratique qui remonte loin dans le temps très, ni aâmi Slimane avec ses soixante-quinze années et encore moins aâmi Ahmed, un sexagénaire n’ont pu aller plus loin que leurs souvenirs d’enfants. « Nous faisons la même chose que nos petits-fils aujourd’hui, sauf qu’actuellement le village est plus peuplé et compte plus d’enfants », nous confie aâmi Slimane, qui regarde, la joie dans les yeux, le passage des groupes d’enfants qui vont partir à l’assaut de toutes les demeures, une après l’autre. « Les groupes se forment bien avant l’Aïd, mais cela se fait automatiquement, pour être précis, il y a continuellement une relève », nous explique aâmi Ahmed, un épicier du village qui ajoute que les enfants vivent dans l’impatience d’avoir huit ans pour faire partir du groupe où il y a un frère, un cousin alors que les plus âgés doivent sortir.

Cette année pour cet Aïd, il y a une quinzaine de groupes de huit à dix enfants qui doivent visiter toutes les maisons du village. « Tous les garçons doivent se déguiser en filles avec robes kabyles et foulards et avoir le visage peint comme pour un carnaval ou encore porter un masque. Par ailleurs, chaque groupe doit avoir une derbouka, un bendir et une flûte », nous confie Farid, un collégien qui participera sans nul doute pour la dernière fois à cette manifestation. C’est donc au moment des dîners des deux jours de l’Aïd, que les assauts des maisons sont donnés puis suivis de leurs sièges. Devant chaque maison, le groupe d’enfants s’arrête pour crier dans un vacarme assourdissant qui a plus l’air de cris de chacals affamés « Baba El Hadj Tchamar, awid… » jusqu’à ce que la maîtresse de maison leur donne un morceau de bouzelouf. Après cela, les enfants entament une ou deux chansons sur un air de danse puis passent à une autre maison. Le lendemain, c’est le même circuit qui est refait mais aux cris « Tchraou, tchraou zamil alleda awid achrih ». Comme le mouton a été découpé, les enfants reçoivent des morceaux de viande. Au cours de ces deux nuits, il faut dire que les parents n’attendent pas leurs enfants pour dormir car ils ne rentreront peut-être qu’à l’aube, tout au moins tant que les vacarmes qui emplissent tous les quartiers n’auront pas cessé.

Pour ce qui est du bouzelouf récolté et des morceaux de viandes cuits ou crus amassés, ils seront entièrement avalés par les enfants avant d’aller au lit. Les plus âgés qui ont déjà quitté les groupes depuis longtemps et qui entament leur long célibat, une grande part leur est offerte pour un barbecue sous les oliviers à l’orée du village jusqu’à l’aube. « Il faut bien que l’enfance se passe ! », nous lance Rachid du haut de ses vingt printemps.

Essaïd N’Aït Kaci