Aux moments où les ambitions d’une promotion sociale et les aspirations d’une modernité politique fondée sur les valeurs de la citoyenneté se font de plus en plus exigeantes et palpitent de toutes leurs forces, une espèce de diversion, nourrie dans des ‘’cabinets » occultes, est en train de distiller son gaz délétère de façon à brouiller les pistes entre les exigences terrestres et les idéaux célestes.
En effet, dans la foulée de ce que des idéologues attitrés et des zélateurs gâtés par la rente et habitués aux prébendes appellent ‘’campagne d’évangélisation », le président de l’Association des ulémas algériens, Abderrahmane Chibane, s’en prend explicitement à Ferhat Mehenni et au Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) qu’il préside. L’honorable alem, dans une lettre écrite à Abdelaziz Belkhadem et dont des extraits ont été reproduits par El Khabar du 4 février dernier, accuse le mouvement en question d’avoir « lancé une campagne de dénigrement contre l’Islam et les savants religieux » à travers son site Internet.
Le mouvement dirigé par l’ancien militant de la cause berbère serait, d’après Chibane, le ‘’vivier de l’action évangéliste qui tendrait à isoler la Kabylie du reste du pays ». Par conséquent, celui qui se met dans la position de dépositaire de la foi des Algériens en appelle à l’autorité du Chef du gouvernement pour « mettre un terme à une campagne qui vise à porter atteinte à la religion et aux symboles de l’Algérie ». Cette intervention consisterait, selon le pétitionnaire, à faire appliquer les dispositions de la loi spécifique aux cultes non musulmans ; ce qui aboutirait à ‘’dévoiler les vrais desseins des agissements suspects de ces groupes ».
Par intermittence, le ‘’dossier » de l’évangélisation rebondit dans les milieux de la presse et des cercles ‘’bien-pensants » et finit presque toujours par mettre à l’index la Kabylie.
Cette région demeure apparemment le trouble-fête de tous ceux pour qui l’uniformité des citoyens et l’unicité de la pensée vont jusqu’à imposer le petit doigt sur la couture du pantalon comme dans une caserne. De même, par ces temps politiquement troubles et socialement claudicants, les spécialistes de la diversion semblent apparemment à court d’arguments pour alimenter en cancans le Landerneau algérien. On finit alors par arborer des croquemitaines et reprendre les vieilles rengaines étriquées d’une Kabylie sécessionniste.
À travers un débat qui n’en est pas un, que visent véritablement les ‘’laboratoires » de l’islamo-baâthisme qui savent faire ouvrir les colonnes de la presse pour de telles élucubrations et les faire refermer le temps de mieux étoffer la nouvelle artillerie ?
Les premiers Algériens chrétiens qu’il nous a été donné de voir au début des années 1980, ce n’était pas aux Ouadhias ou à Aïn El Hammam, mais à Oran.
Des Oranais ‘’pure souche » se retrouvaient chaque dimanche à l’église en compagnie d’étudiants africains (Ruandais, ivoiriens, béninois, malgaches,…). Des mariages même ont été contractés sur la base de la nouvelle foi.
Si suspicion il y a, elle n’est probablement pas du côté que l’on croit, c’est-à-dire du côté des convertis ; elle est plutôt l’apanage des cercles qui agitent des arguments fallacieux où s’entremêlent valeurs religieuses, constantes nationales, authenticité et autres creuses gracieusetés qui, d’un pays de délices, ont fait un désert.
Pour donner une image moderne de l’Islam qui aille avec les préoccupations de la jeunesse, les autorités algériennes n’invitent pas des islamologues de la trempe de Mohamed Arkoun, Malek Chebel ou Slimane Zeghidour qui, tous, officient sous d’autres cieux, précisément en pays chrétiens ; elles préfèrent dérouler le tapis rouge à cheikh El Karadaoui qui n’a montré aucune espèce d’ ‘’antipathie » pour les tueurs de bébés et de femmes en Algérie pendant les années 1990. C’est pendant un de ses voyages en Algérie qu’il s’en est véhémentement pris aux autorités danoises pour n’avoir pas exprimé de regrets après l’affaire des fameuses caricatures du Prophète : « Le gouvernement danois actuel vient de la droite chrétienne extrémiste sionisée comme la droite chrétienne extrémiste sionisée qui gouverne l’Amérique ». Est-ce par ce genre de discours qu’il faut expliquer l’islam aux autres ?
Dans ce registre précis, l’on ne peut que déplorer que des personnalités pondérées, d’une honnêteté intellectuelle reconnue et d’un background scientifique éprouvé n’aient pas pu faire entendre leurs voix au milieu d’un brouhaha animé par des médiocres et des politicards.
Instruits par des épreuves sanglantes où l’argument religieux a tenu une place prépondérante, les Algériens veulent être considérés d’abord comme citoyens dont ‘’les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », comme l’énonce un passage de la Déclaration des droits de l’Homme.
Amar Naït Messaoud
