»Le roman amazigh est officiellement reconnu »

La Dépêche de Kabylie : Quel est votre sentiment suite à cette gratification ?

Tahar Ould Amar : Que le roman de tamazight soit ‘’officiellement reconnu » dans un pays où, rappelez-vous, il n’y a pas si longtemps, trouver un bout de papier écrit en tifinagh dans les poches d’un pauvre bougre était la preuve matérielle d’atteinte à la sécurité et à la stabilité ‘’unitiste » de l’Etat n’est franchement pas rien.

Que cette reconnaissance désavoue tous ces détracteurs de tamazight (et ils ne sont pas forcément là où on le pense) qui refusent de voir que tamazight, c’est la vie au quotidien et qui nous servent du ‘’patrimoine national » et du folklore à chaque fois que la Kabylie exige réparation a aussi son importance. Pour ces raisons, je suis content.

Bien sûr, je suis heureux aussi que ce soit à moi et à mon ami Brahim Tazaghart (l’auteur de Salas d Nuja) que l’on a attribué les deux premiers prix.

Est-ce que vous vous attendiez à ce que votre roman fasse un tel succès ?

L’idée de succès ne m’avait même pas traversé l’esprit. Ecrire Bururu en tamazight était la manière qui me semblait la plus concrète à même d’apporter un petit plus à tamazight mise en chantier depuis peu. Cela dit, le plaisir d’écrire était omniprésent jusqu’à la dernière page. Quant au succès, il faut relativiser les choses. On ne peut pas parler de succès lorsqu’à peine quelque 500 exemplaires sont vendus. Ce qui ne couvre même pas le coût de l’impression.

Mais les choses vont sûrement changer. Un lectorat impressionnant (en nombre) est en ‘’formation ». Je mets les guillemets pour suggérer que cette formation dépende de l’implication de nos enseignants. Et là, si vous le permettez, j’ouvre une parenthèse pour dire à Allaoua Rabehi et Kamel Bouamara que oui jusque-là les kabylophones ne sont pas beaux à voir.

Parlez-nous un peu de votre participation à ce prix ?

Je ne savais même pas qu’un prix Apulée existait. C’est Youcef Merahi du HCA, que je remercie au passage, qui avait déposé mon roman au niveau de la B. N. Trois jours avant la remise des prix, je reçois un appel téléphonique de la Bibliothèque nationale pour m’inviter au cérémonial.

L’obtention de ce prix vous encouragera certainement à vous attaquer à d’autres chantiers d’écriture…

L’obtention de ce prix me fait plaisir. Mais, une seule chose m’encourage : le plaisir d’écrire. ‘’Ecrire » n’est pas un métier. C’est une ’récréation ». Je ne force pas les choses, il faut que ça coule de source. Ecrire c’est surtout dire, dire des fragments de vie. L’acte d’écrire est motivé par le plaisir de dire. Et tant qu’il y a cette motivation, je n’arrêterai pas d’écrire.

Le fait que ce prix soit attribué par une institution officielle ne risque-t-il pas de faire de vous un écrivain récupéré par un système qui tergiverse toujours quand il s’agit de l’identité amazighe et de sa reconnaissance ?

Je ne suis pas un ancien moudjahid de tamazight. Autrement dit, le combat phraséologique n’est vraiment pas ma tasse de thé. Pour moi et à mon modeste niveau, il n’y a qu’une chose qui compte : le travail sur le terrain de la création.

Le reste n’est que discours politique tout juste bon à chauffer les salles. La réalité est que ce système, comme vous le dites, vient d’institutionnaliser un prix pour tamazight. Je prends et je demande plus. Et si l’on inversait votre inquiétude : le système qui tergiverse toujours à propos de l’identité amazighe et sa reconnaissance n’est-il pas en train d’être récupéré par la réalité romanesque amazighe ?

Moi, je ne me pose pas ce genre de question, je prends tout ce qui fait avancer les choses.

Entretien réalisé par Aomar Mohellebi