Deux acteurs racontent leurs souvenirs de guerre

Si Hadj Mohand Abdenour, fils de fellagha, Jean Collet, chasseur alpin, enrôlé le temps du service militaire dans une guerre sans nom, sans limite et surtout sans raison aucune qui puisse justifier, même un tant soit peu les exactions commises au nom de la France des libertés.

Si Hadj Mohand Abdenour, en témoin et acteur associe ses souvenirs avec un autre acteur de l’autre côté du conflit, pour nous donner un regard limpide, clair et sans ambages sur cette période de notre histoire. A Iferhounène, village accroché aux millénaires crêtes de Djurdjura va vivre des moments horribles durant toute la période de domination.

Jean Collet raconte les bouleversements de sa vie

« Jean a tout juste vingt ans en 1957. Appelé, il effectue ses classes de chasseur alpin et embarque pour l’Algérie. Un camp au cœur des montagnes de Kabylie. Autour, partout et nulle part, l’ennemi. Invisible.

Jadis panorama touristique pittoresque, le Djurdjura va, des année durant, offrir une image apocalyptique : exactions en tout genre, torture, viol. . Plongé dans un univers qui le transforme, l’Homme tente de dominer sa sauvagerie. Entre les mensonges pour rassurer les parents, les patrouilles, les embuscades et les fouilles de villages, Jean essaie de s’adapter », écrivent les auteurs.

En faisant appel à leurs souvenirs, les deux auteurs- témoins, rappellent une étape cruciale. Ils racontent, non sans objectivité, acquise avec le recul, les moments de souffrance tant morale que physique que les deux ennemis, le temps d’une guerre, ont subi dans leurs tréfonds. Ils se remémorent une adolescence vécue sous les cris de tortures, de viol et autres sévices marquant à jamais la mémoire collective des deux peuple.

En Kabylie où les événements se déroulaient, prise en étau entre une misère atroce et un acharnement barbare des forces coloniales, Si Hadj Mohand et Jean Collet, relatent, au détail près, les raisons d’une participation. Pour le premier, la volonté d’y participer surgissait d’un caractère séculaire hérité des aïeux révolutionnaires depuis la nuit des temps. Pour le second, un impératif de survie dicté par une politique, le moins que l’on puisse dire inhumaine. De toute les façons, on ne refuse pas son ordre d’appel même pour une guerre !

Guerroyer pour une cause perdue d’avance, est le principe défendu, bec et ongles par l’auteur de la première partie du livre. Jean, le chasseur alpin, écartelé entre une adolescence insouciante et un avenir des plus incertains, se livre dans son témoignage aux remontrances causées par un enrôlement des plus forcés.

Le livre de 379 pages vous plonge dans un univers de sincérité exemplaire. Dans la première partie où le soldat raconte son vécu pendant la Guerre d’Algérie dans le village d’Iferhounène de 1958 à 1960. D’une enfance des plus radieuses, aux classes qui se terminent avec les débuts d’une autre vie, « Annecy avant le départ pour l’inconnu ».

Cet inconnu n’est autre que la Kabylie à feu et à sang pendant la guerre de Libération. Jean, en témoin, narre ses souvenirs, des souvenirs où s’entremêlent, mort, désolation et quelques gestes d’humanité. L’histoire la plus troublante relatée par Jean Collet est celle de ce vieillard auquel on accroche une bombe qu’on fait explosée au seuil d’un abri. Les victimes de cet acte sont un homme d’une quarantaine d’années et le fils dont on n’a jamais retrouvé « quoi » enterrer. Dans le deuxième chapitre, Jean Collet raconte ce pays proche de lui par l’Histoire écrite de sang et d’exactions, mais néanmoins lointain par les aspirations des hommes qui avaient fait cette histoire commune.

Collet raconte ses premiers accrochages, les méthodes qu’il nomme, « Cabiot » qui ne le quittèrent plus jamais jusqu’à ce qu’il ait un grade supérieur, celui de sergent.

Plus loin encore, le chasseur alpin raconte les horreurs de la guerre. Ses envies de partir, mais hélas des permissions très courtes pour un jeune faible devant la barbarie de ses frères.

Un amour chatoyant le berçait dans les bras de Yasmina. Il voulait partir avec elle en France, mais de toutes les manières l’Algérie était la France, mais « pour combien de temps ? ».

Abordant les raisons de sa présence à Iferhounène, Jean Collet, relate les tortures, les embuscades et « le nouveau mode de nomadisation », un lot quotidien des Kabyles d’Iferhounène et de toute sa région. Une routine qui ne sera pas sans remords profonds sur le moral des soldats.

L’apport des deux écrivains à l’Histoire

Le témoignage de Collet et de Si Hadj Mohand constitue de par ses approches intellectuelles, un serment émouvant sur une époque charnière de notre vécu. Il ouvre les portes à d’autres témoignages.

D’un autre angle, Si Hadj Mohand Abdenour et Jean Collet participent à une noble mission. Celle consistant à rendre à la région la place qui était la sienne dans l’Histoire.

Reconnaître ces combats, ces engagements, ces Hommes qui ont marqué par leur courage et leur abnégation tous les mouvements régionaux et nationaux depuis l’époque des Quinqué genti (1).

Dans ce témoignage, les deux auteurs reviennent sur un passé commun. Un passé chargé d’émotions. Ils ont vécu en ennemis, ils se sont retrouvés pour apporter leur contribution à l’Histoire.

Une histoire façonnée aux artifices de l’officiel, ils apportent un autre regard. Une autre vision, un prélude pour une histoire saine et réelle. Pour Si Hadj Mohand, dont d’autres ouvrages sur la même période, vont bientôt voir le jour en Algérie, ses souvenirs du passé, sa famille décimée, son enfance volée, ne sont qu’un courage et une abnégation pour contribuer à l’écriture de l’histoire de cette région qui a beaucoup donné au pays.

Mohamed Mouloudj

1– Quinqué genti : Terme romain, utilisé pour désigner les 5 premières tribus berbères installées sur le flan du Djurdjura, appelé par les Romains, Monts Ferratus ou montagnes de fer, en raison de la résistance farouche opposée à l’occupant.

Biographie de Abdenour Si Hadj Mohand :

Il est né en 1950 à Iferhounène, en haute Kabylie. Durant la guerre de Libération dont laquelle toute sa famille s’est engagée, il se réfugie en 1958 au village Ait Ouaras jusqu’en 1960.

Il a effectué ses premières années d’étude à l’école coloniale d’Iferhounène ( SAS), entre 1960 et 1962. à l’Indépendance, l’enfant orphelin quittera son village pour une longue scolarisation au CEG de Chateauneuf (Alger), puis au lycée Amirouche jusqu’au baccalauréat en 1970. il obtint son bac et il s’inscrit en 1971 à l’Université -Institut d’études politiques et sciences économiques. Diplômé en management (INPED).

Il est cadre gestionnaire et directeur d’entreprises publiques et privées successivement entre 1976 et 2005.

L’écriture de l’histoire, une autre passion de l’auteur pour laquelle il s’est consacré et continue de travailler sous son thème-fétiche, la « Révolution algérienne, notamment en Kabylie, longtemps reléguée à un plan insignifiant ».

Il est auteur de plusieurs ouvrages portant sur la période de la Guerre et sur les témoignages authentiques et les souvenirs personnels sur la Guerre d’Algérie dont :

1. La Guerre Franco-Algérienne dans la poésie populaire kabyle.

2. Fils de fellagha.

3. La guerre vécue par un chasseur alpin ( soldat français) en Kabylie entre 1958 et 1960 à Iferhounène.

4. Les troupes du colonel Amirouche, les chasseurs alpins et les harkis en cours d’édition aux éditions publibook-paris.

5. Les voleurs d’enfance.

Il est aussi auteur de plusieurs articles parus dans les colonnes de la presse nationale sur la gestion des entreprises et sur la macro-économie.

M. M