l Safia Belmenouar a 25 ans. Son père est né à Oran et ses deux grands-mères, algériennes, auxquelles elle dédie son livre, Hadda et Fatma, auraient très bien pu en être les héroïnes.
En lisant Bons baisers des colonies, ce recueil d’images de la femme dans la carte postale coloniale, la première de ses aïeules, qui habite Paris, lui a confié qu’elle trouvait les jeunes filles de son livre « belles et fières de leur corps ». Son autre grand-mère est restée au pays.
Elle ne lui a encore rien dit. Les mots manquent d’ailleurs quelque peu, quand on découvre ces images tirées de l’oubli par la passion conjointe d’un collectionneur et d’une jeune historienne.
Car il y a une gêne certaine à replonger dans cet exotisme de pacotille, cette représentation d’une scène coloniale pacifiée, idéalisée, telle une vitrine de confiserie dont les femmes indigènes seraient les captifs joyaux.
L’insaisissable mauresque, la sauvage africaine, la hiérarchique indochinoise : tous les clichés sont là. Au sens propre comme au figuré.
Sous de vagues nomenclatures géographiques, ou ethniques, c’est en réalité à un pur catalogue de fantasmes que l’on assiste via ces cartes postales éditées entre 1900 et 1940. Poses aguichantes, mises en scène évidentes, ici, presque rien ne témoigne de la véritable complexité de ces civilisations lointaines.
La réalité ? Disparue, envolée, comme le voile qui recouvrait la poitrine de ces jeunes filles à peine pubères.
« Et pourtant, raconte Safia, en dépit de cette lourde charge érotique, nombre de ces femmes qui posaient pour un peu d’argent, mendiantes, prostituées, paysannes, ont su conserver leur part de vérité dans cette fantasmagorie de bazar. Ici, un regard empreint de mélancolie, le sentiment d’une honte rentrée ; là, le plaisir de se savoir belle ; plus loin, le refus de s’abandonner malgré un corps dévoilé.
Au détour de ces petits morceaux de carton imprimé, une véritable humanité que personne n’a su brider. «
Idir Lounès
