Tour de Babel et tour d’ivoire

Le « sabir » en vigueur dans nos salles de classe pour expliquer la phénoménologie de Husserl, les concepts d’inconscient collectif, de classe sociale ou le sublimation, est plutôt dicté par la nécessité impérieuse de faire passer le message aux étudiants, par quelque moyen que ce soit, vu l’état de faux bilinguisme dans lequel ils se trouvent, situation s’apparentant souvent à une nullité avérée dans les deux langues. Ayant fait leurs études primaires et secondaires en arabe, les étudiants se trouvent confrontés à un problème de taille : les références bibliographiques, soit à caractère didactique soit des ouvrages de fond, sont dans la majorité des cas écrites dans les langues occidentales et, pour le cas qui nous concerne, en langue française. Les quelques cas d’ouvrages traduits, non seulement ils représentent une infime partie de la production mondiale en la matière, mais aussi présentent fréquemment l’inconvénient d’une traduction approximative, parfois littérale, qui laisse de côté les idées essentielles véhiculées par les ouvrages-sources. Car, en matière de traduction, il ne suffit pas de verser dans des néologismes qui n’aient de rapport avec l’objet traduit que sur le plan morphologique. Ainsi, « Erriwaqiyyun » (Stoïciens) n’a aucune profondeur historique dans l’enseignement de la philosophie, comme il ne rend pas compte non plus des thèses philosophiques développées par ces penseurs, car le substantif singulier « Riwaq » n’a de signification en arabe que celle de « Portique », tandis que, en langue française, il a acquis un sens venant du principe même de cette philosophie. D’autres problèmes, liés à la conception très restrictive que se font les étudiants de la matière en question, finissent par constituer un handicap sérieux pour la suite du cursus. Nous avons vu des étudiants en démographie désemparés devant des modules de statistiques auxquels ils n’étaient pas préparés ; et pourtant, le moins branché des hommes ayant reçu le minimum d’instruction pourra se rendre compte que sans les statistiques, la science démographique n’aurait jamais vu le jour. Les étudiants en sciences humaines et sociales font face à plusieurs problèmes à la fois. En tant qu’ensemble de disciplines participant à la préparation des cadres de la nation pour prendre en charge, demain, les questions économiques et sociales du pays, et en tant que domaine faisant partie de la culture de la citoyenneté et de la formation des élites, ces matières sont, à dessein, dévalorisées par les décideurs des pays arabes. C’est, en quelque sorte une conséquence logique — voire même un axe fondamental — du travail de soumission des peuples à la volonté des princes, travail qui exige l’anéantissement de toute pensée critique et de réflexion citoyenne. L’on raconte que les cours de philosophie ont été arabisés en Tunisie à la suite d’une année de protestations sociales organisées par les étudiants et les ouvriers. « Haro sur le baudet ! », telle semble être la devise par laquelle on s’attaquera à « l’axe du mal » incarné par la philosophie. N’est-ce pas que c’est fort significatif cette façon d’inhiber la fonction critique et d’éveil d’une discipline importante des sciences humaines ? L’arabisation est, ici, prise comme une mesure de répression. De même, les autres matières enseignées au collège et au lycée n’ont jamais permis l’accumulation d’un background culturel qui aurait permis à l’étudiant à l’université d’aborder avec assurance les modules plus élaborés qu’on lui présente. Sur ce plan, le seul regard jeté sur l’enseignement de l’histoire et de la géographie nous renseigne amplement sur le désastre pédagogique provoqué dans les sciences humaines. En effet, comment pourra-t-on aborder les thèmes de la division internationale du travail, la genèse et l’évolution des conflits sociaux, les rapports entre la croissance et le développement, la mobilité sociale, le chômage, le produit intérieur brut… lorsque, pendant toute sa scolarité, l’élève n’a eu droit qu’à la mythique nation arabe ou à la chimérique Oumma islamia ? dans le contexte même de cette aire civilisationnelle, on ne lui a jamais parlé du mode de vie des populations sahariennes, du génie des peuples qui ont construit les foggaras et les canalisations du Nil. Les flux commerciaux entre l’ancienne Syrie (Chem) et le Yémen, qui peuvent largement nous éclairer sur les systèmes de production et de degré de maîtrise et de domestication de la nature, ne sont donnés à nos potaches que dans une sourate (Rihlet Chitta ou Ssayf) qu’on leur demande d’apprendre par cœur. Comment alors comprendre les thèses de Jacques Bercque et Mohamed Boukhabza sur le mode de vie pastoral et la sociologie des zones de steppe ? Comment aborder les écrits anthropologiques de Mouloud Mammeri et Mohamed Soueil Dib et les ouvrages d’ethnologie coloniale lorsque la formation linguistique et les acquisition en culture générale sont réduites à la portion congrue ? Lorsque ces deux derniers éléments viennent à manquer, et c’est malheureusement le cas dans notre école sinistrée, les dégâts entraînés chez les futurs étudiants en matière de culture de communication sont tout simplement désastreux. L’indigence qui en résulte est aujourd’hui visible dans la rédaction des journaux, les cellules de communication installées dans les wilayas et de niveau de certaines directions (administrations et entreprises). La documentation (livres, revues, journaux, multimédias) relative aux sciences sociales et humaines est des plus fournie à travers le monde ; les méthodes d’analyse et la didactique qui les accompagnement ne cessent d’évaluer et de se renouveler. Dans certains examens, les épreuves ont été extraites de périodiques parus pendant les toutes dernières semaines précédant l’examen. Prenons le cas d’un baccalauréat français, option Sciences économiques et sociales, où le texte d’analyse proposé à l’oral est extrait du « Monde diplomatique » de mai 1992. « La ville mélange et redistribue les cartes du jeu social. Le citadin, qu’il débarque de sa compagne natale où qu’il provienne d’un quartier de la ville, sera tiraillé entre deux forces contradictoires et complémentaires qui donnent à la ville tout son poids civilisationnel : la tradition d’une histoire, même récente, et la nouveauté d’un présent, même à l’avenir limité…Traditions et nouveautés se conjuguent en sécrétant la modernité de la ville. La civilisation urbaine ne peut se déployer que si les structures des sociétés traditionnelles, rurales, villageoises, patriarcales, se brisent ou s’articulent aux nouvelles structures marchandes mondiales. L’homo economicus, ce personnage récent de l’histoire occidentale, cet agent calculateur, est l’ancêtre de l’homo urbanus. Certaines sociétés passent très vite de l’un à l’autre, parfois au cours de la même génération : c’est dire l’ampleur des traumatismes ». La problématique de l’enseignement des sciences humaines et sociales conditionne la formation de l’esprit critique, la naissance de la citoyenneté assumée et la formation de l’élite culturelle et intellectuelle du pays qui est le complément indissociable de l’élite technologique et scientifique. Autrement dit, elle revêt un caractère éminemment politique qui explique l’ampleur des enjeux qui l’entourent et la kyrielle de jeux auxquels se livrent les décideurs pour juguler ou déjouer ses impacts.

Amar Naït Messaoud