Samir El Hakim, la voix de la différence

Un jeune homme, la trentaine bien entamée, la carrure et la présence étrangement imposantes, la voix chaude et chatouilleuse, Samir El Hakim, cet algéro-mésopotamien, a mis ses pieds sur scène pour nous dire à tous, et particulièrement à ceux qui se fient à l’idée d’un théâtre agonisant, que les planches sont toujours capables de nous faire parler, de nous pousser aux extrêmes flamboyantes d’une création artistique différente, rénovatrice et rebelle.

Le théâtre du Printemps, ces planches privées donc débarrassées du despotisme du classique, sis aux Bois des Arcades, renvoie à cette image de différence et de modernité, tout à fait étrangère aux clichés poussiéreux du TNA. C’est ce qu’on peut nommer, sans hésiter, du pop’ théâtre. Cette vision à la fois éloignée du classicisme étouffant d’un théâtre algérien qui roupille depuis la disparition de ses symboles, et reconnaissante aux grandes œuvres de ces géants, tente de réconcilier le public avec les planches en lui proposant un théâtre moderne, atypique, à la fois sérieux et comique, dramatique et burlesque.

Ainsi, on peut admirer l’adaptation très libre du « Bel Indifférent » de Jean Cocteau, par Kamel Yaiche qui met en scène Adila Bendimerad et Samir El Hakim, une chanteuse de cabaret hystérique et jalouse et son amant, le ténébreux silencieux et indifférent. Adila parle, crie et pleure sans qu’aucune réaction ne secoue l’ataraxie révoltante de son compagnon. Le silence de l’acteur, cette tâche difficile à accomplir sur scène, constitue un contraste émouvant avec la rage et le hululement d’une amante déchirée par son amour et ses doutes.

Quant à « L’escargot entêté », l’œuvre de Boudjedra merveilleusement théâtralisée, Samir El Hakim est seul sur les planches face à une salle comble, sous un chapiteau caressé par les douces brises d’avril. Grave et comique, émouvant et révoltant, l’acteur réussit à titiller le cœur, le corps et le cerveau de son auditoire. Ce fonctionnaire crasseux, asservi, paranoïaque et maniaque ne laisse pas son public indifférent. Samir incarne le personnage avec une dextérité dans la parole et dans le geste qui fait penser à cette noble fusion entre l’acteur et le personnage, cette complicité qui naît aussitôt après que le comédien eût lu le livre, puis l’adaptation et qu’il se sente déjà prêt à faire sortir cet homme des pages jaunes et poussiéreuses, à le déterrer, l’enflammer; en un mot le rendre vivant.

Ce comédien à la langue acide, au regard audacieux, tente avec ses braves compagnons, Kamel Yaiche et Adila Bendimerad, de nous offrir une autre approche du théâtre, de nous surprendre, de nous dépayser.

C’est en fait cela qui rend leur initiative louable parce qu’audacieuse. Le théâtre algérien a, plus que jamais, besoin d’être dépoussiéré, décarcassé et exposé à un soleil nouveau. Le public a de plus en plus besoin de nouvelles visions, de nouveaux visages sur les planches pour le guérir de son allergie chronique au théâtre et à l’art en général. La troupe du Théâtre du Printemps œuvre donc pour une « réinvention » moderne de cet art, riche en symboles et en subtilités, proche du public sans être populiste, subtile sans être snob… Ils réussissent le pari pour l’instant et tout indique qu’ils le réussiront encore car leur première motivation n’est que l’amour du théâtre et le désir passionné d’une résurrection de cet art longtemps traîné dans la boue de la médiocrité et du « commercial ».

Sarah Haidar