La petite larme

Fini, terminé, dayen, Carla Bruni est rentrée chez elle à Qsentina pour de vrai et pour toujours. Ce divorce inévitable a quand même coûté une petite larme à Kaci l’angoisse. Il faut dire que le maire des Aït R’gad est un grand sentimental. Il écrase une larme à la moindre situation tristounette. Ma3na, la petite larme de séparation n’a pas trop duré : à peine terkeb Carla ar Qsentina, kkawen imettawen.

Le vieux Dezdeg n’est toujours pas rentré à Alger. Et ça ne sera pas pour demain puisqu’il est question de reprendre tamacint n zman. En attendant, il discute avec lmir des prochaines escales spatiotemporelles. On frappe à la porte. Deux individus entrent. Kaci scrute les visages des visiteurs. Il est paralysé. Il reconnaît deux vieux amis avec lesquels il a allumé le premier pneu contestataire. Cela fait plus de vingt-cinq ans qu’il les a perdu de vue. La petite larme de tout à l’heure est revenue à la charge. Les amis s’entrelacent comme dans une halaqa de mosquée. Cinq minutes après, ils reprennent leur souffle. Kaci présente ses amis à Dezdeg.  » Nous avons rêvé d’un meilleur monde ensemble « , conclue-t-il la présentation.

Dgha d sseh, Larbi que les anciens appellent Tamazight Point et Azwaw qu’on surnomme l’Autonomie avaient déjà dans les années soixante-dix obstrué, à eux seuls la RN 25 pour protester contre l’ouverture de la mouhafadha à Ait R’gad.

Aujourd’hui, Larbi et Azwaw sont installés au Canada. Tamazight Point est à la tête du TSF (Tamazight Sans Frontières), un mouvement international auquel adhèrent même les Berbères de l’Antarctique. Azwaw l’Autonomie, lui, est à la tête de TAF (Tamazight Avec Frontières), un mouvement qui ambitionne ad izerreb ghef l’Union du Maghreb amazigh. Le vieux Dezdeg découvre et écoute attentivement les deux visiteurs. Une question lui brûle les lèvres :

– Et vous n’êtes pas venus à Aït R’gad, depuis vingt-cinq ans ?

– Oui, répond Azwaw

– Vous étiez donc coupés de la Kabylie pendant tout ce temps ?

– Oui, répond à son tour Larbi, en écrasant une larme nostalgique.

– Une autre question si vous le permettez : vous parlez toujours kabyle ?

– Depuis que nous sommes au Canada, on a même perdu l’accent kabyle, répond Azwaw en français, cette autre variante de tamazight.

T. Ould Amar

t. ouldamar@yahoo. fr