Toutes les maisons furent la proie des flammes et leurs locataires étaient contraints de chercher refuge dans les villages voisins. Après plusieurs semaines passées chez des familles d’accueil, les réfugiés de Drari décident de rentrer chez eux et de redémarrer à zéro la construction des maisons. Un retour au bercail qui se veut aussi un autre défi et la continuation d’un combat qui prêtait main forte aux maquisards qui écument les monts d’Azru n’Bechar. Depuis 1955 ce petit village est devenu un transit obligatoire et un tremplin aux hommes de la région voulant rejoindre les rangs de l’ALN. Il était aussi une cache d’armement que l’ennemi n’a pu découvrir que par la démolition du village entier. Après l’indépendance, Drari n’a pas récolté le fruit de son engagement totale pour la révolution ne serait-ce que par des célébrations annuelles de cette date fatidique dont les événements n’existent que dans les mémoires vieillies de quelques rescapés de la guerre. Ayant le sort de la colline oubliée, Drari ce petit village montagneux perché au pied d’une crête boisée et noyée entre une dizaine de villages avoisinant passe facilement inaperçu. Ce petit bout du monde ne possède presque rien pour se faire remarquer. Pour accéder au cœur de ce village, il faut suivre une montée bétonnée mais étroite suite aux constructions qui s’efforcent à réduire cet unique passage en un sentier que seuls le piéton et la bête de somme pourraient utiliser. La taille du village 400 âmes y vivent sur un territoire exigu — lui impose des habitations collées l’une à l’autre ne laissant que des ruelles en labyrinthe qui donnent toutes sur la placette du village, un point névralgique que disputent les jeunes et les plus âgés. C’est au niveau de ce petit carré que nous avons rencontré quelques figures de proue de ce village martyr. L’accueil chaleureux montre déjà que ces humbles habitants gardent jalousement les valeurs de « tajmaat » qui forme socialement un village kabyle. Da Md Cherif âge aujourd’hui de 87 ans est le plus vieux du village. Il parle avec amertume sur la solidarité d’antan mais surtout sur les événements vécus durant la guerre. « J’ai été prisonnier durant plusieurs mois et ma maison fut incendiée ». Ce que confirment deux autres grabataires pour relaver aujourd’hui quelques vérités sur la révolution. Pour Garret Abdellah tout comme Si Nacer, les moudjahidine issus de ce village ont fait subir des misères aux colons de la vallée et à leurs alliés. « Notre mobilisation a commencé lors du passage du commandant Si Arezki Laures qui a choisi un enfant de ce patelin à la tête des hommes mobilisés dans les rangs de l’ALN ». Cet homme était Yahyaoui Md Cherif un des huit martyrs de Drari tombé aux champs d’honneur avec le grade d’adjudant. Ils se souviennent aussi de ce maudit jour du mardi 11 Mai 56 où l’ennemi a transformé cette paisible bourgade en terre brûlée. Pas une maison épargnée, le sauve- qui- peut des femmes et enfants vers d’autres villages avait marqué à jamais les mémoires des habitants de Drari. Aujourd’hui, aucun de ces véritables témoins ayant participé pleinement à la révolution ne sont reconnus comme tels. Ils ont continué leur petit bonhomme de chemin dans l’anonymat en subvenant au besoin de leurs familles sans jamais quitter leurs villages. Leurs progénitures ne sont pas plus gâtées, les sacrifices de pères et grands-pères ne leur ont point offert de privilèges. Le chômage ravageur et l’oisiveté sont monnaie courante dans ce village. Endossant le mur de la mosquée, seul point de rencontre, ils discutent sur l’avenir incertain du patelin qui a tout donné à ce pays pour qu’il vive en liberté. En dépit de la malvie des habitants, l’espoir commence à renaître chez les jeunes qui se sont constitués en association locale, un bon cadre pour améliorer le quotidien pénible.
Le président de ladite Association dénommée « Unité et travail » annonce qu’un programme du PPDRI est déjà approuvé par la daïra d’Amizour, il se trouve au niveau de la wilaya. Ce plan consiste à apporter des équipements nécessaires pour moderniser le village, mais surtout à développer l’agriculture, meilleur précurseur pour assurer un nouveau essor à ce village étouffé qui ne sert que de dortoir à sa population. Ce village nécessite, selon le président de l’association, l’ouverture des pistes agricoles pour permettre l’accès facile aux lopins de terre et assurer aussi l’extension du village saturé et cloîtré au fond des constructions anarchiques. Même électrifié, assaini et alimenté en eau potable, Draria a d’autres moyens de développement pour arrêter l’exode et récompenser les sacrifices historiques de ces habitants qui ne demandent que la reconnaissance d’un village de dimension révolutionnaire que ces citoyens rêvent de nommer Village 11 Mai 56. Se réapproprier les dates historiques est un autre moyen d’écrire l’histoire pour que nul n’oublie après plus d’un demi siècle la mise à feu de ce bastion de la révolution.
Nadir Touati
