Des chiffres et des réalités

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Depuis les premiers schémas d’organisation des sociétés humaines, le recensement des populations et des biens meubles et immeubles a accompagné la marche de l’humanité vers plus de progrès et perfectionnement dans l’organisation sociale.

Si les premières motivations du recensement de la population dans les sociétés organisées dès la plus haute Antiquité étaient, selon les investigations des analystes qui se sont penchés sur la question, la conscription et la levée des troupes pour se préparer à la guerre ainsi que la levée des impôts par capitation, la complexité et l’évolution des sociétés modernes ont généré d’autres raisons de procéder au recensement et ont étendu le domaine d’investigation de cette opération pour toucher à l’habitat, aux revenus et autres conditions de vie des populations. En effet, l’intérêt que revêt la connaissance chiffrée de l’état de la société et du pays n’a plus besoin d’être démontré. Aussi bien pour les décideurs politiques et les gestionnaires de l’économie que pour les chercheurs, les bureaux d’études et les médias, les statistiques économiques relatives à la répartition de la population par sexe, âge, zone du territoire national, ville, bourgade, zone éparse, activité exercée, revenu,…etc., sont devenus le pain quotidien qui permet d’établir des diagnostics, de faire des analyses socioéconomiques, de prendre des décisions et de réaliser des projections fondées sur des chiffres supposés justes. Indispensable instrument de planification pour les gestionnaires du pays, le recensement de la population et de l’habitat, tel celui effectué dans notre pays le mois d’avril dernier, a pour vocation de compléter, d’affiner et, à l’occasion, de corriger les statistiques provenant des administrations (mairies, directions exécutives de wilaya) ou de simples estimations des organismes spécialisés tel l’ONS (Office national des statistiques).

Des “maquis’’ statistiques à défricher

Une chose paraît certaine : la rigueur des statistiques sociales en Algérie ne semble pas la vertu principale de ceux- décideurs, gestionnaires ou journalistes- qui se piquent le plus à en user dans leur travail quotidien. Les raisons en sont nombreuses. Outre les imprécisions et les approximations dues souvent à un déficit en formation spécialisée et à un sens peu élevé de l’art de la communication, l’imbroglio et les ‘’maquis’’ statistiques tirent également leur origine d’un mode de gestion opaque, autocratique et excessivement centralisé. Un journaliste enquêtant sur une maladie au sein d’un hôpital ne peut accéder aux statistiques qu’après l’accord de la Direction de la santé et de la population de la wilaya. Que dire d’un directeur des services agricoles sur le front de la lutte anti-acridienne dans une zone des Hauts Plateaux, pressé par les journalistes sous les ailes d’un avion affrété pour épandre un insecticide sur les parcelles de blé de donner la superficie dévastée par les criquets, et qui se débine en renvoyant les hommes de presse aux services du ministère sis au boulevard Amirouche de la capitale !?

La rétention de l’information statistique participe sans aucun doute d’un déficit des valeurs démocratiques dans nos institutions et dans la société. Elle fait partie des attributs du monopole politique.

Comment obtenir une information statistique fiable et exploitable ? De quels instruments disposent les journalistes pour meubler leurs articles de façon à garder leur crédibilité auprès des lecteurs ? Et, enfin, de quelle formation sont dotés ces mêmes journalistes pour pénétrer l’intelligibilité des chiffres, diagrammes, histogrammes et graphes ? Quand nous rencontrons des chiffres, en milliards, qui ne sont pas suivis de l’unité de mesures (dinars, centimes, dollars, euros,…), il y a lieu de se poser des questions sur l’attention et la valeur accordées aux chiffres énoncés.

Il y a lieu de rappeler que, dans un de ses rapports annuels- en l’occurrence celui de 2003-, le Conseil national économique et social (CNES) avait pertinemment soulevé une question stratégique, celle du système national d’information économique et social. La lourdeur et la fragilité de ce système obèrent en premier lieu la qualité et la validité du travail effectué par cet organisme consultatif, censé pourtant recueillir les vraies statistiques pour lui servir de base de travail dans ses rapports et analyses qu’il produit régulièrement. Le CNES se plaint du fait qu’il «s’est toujours heurté à la faible disponibilité et à l’insuffisante fiabilité des informations relevant du champ économique et social».

Ces matériaux de travail, matière première indispensable pour poser le véritable diagnostic de l’économie nationale et en élaborer un tableau de bord fiable et pratique, baignent dans un système «archaïque, désintégré, sous-encadré, faiblement performant et d’une médiocre fiabilité», selon le CNES. Si le Conseil économique et social, composé de spécialistes et de gens de grande compétence- à commencer par les deux présidents qu’ils a connus jusqu’à ce jour, Mohamed Salah Mentouri et Mohamed Seghir Babès-, vit une telle situation, que dira-t-on alors de jeunes universitaires ou de journalistes appelés à manipuler des chiffres statistiques, à les exploiter pour une thèse ou un article et à en communiquer la signification et la substance à de profanes lecteurs ? C’est une véritable aventure dont on ne mesure probablement pas encore la portée et la responsabilité. L’Algérie dispose pourtant d’une structure, l’Office national des statistiques (ONS), chargé de recueillir et de traiter, selon les méthodes scientifiques les plus modernes et avec les instruments informatiques les plus éprouvés, les statistiques de la nation. De même, au niveau des wilayas, les DPAT (directions de la planification et de l’aménagement du territoire) sont chargées du même travail à l’échelon local en plus de la responsabilité de l’inscription des projets de développement basés sur ces informations. Cependant, la maîtrise de l’information statistique semble être encore un vœu pieux aussi bien pour les chiffres de l’emploi et du chômage que pour tous les autres domaines de la vie économique et sociale où ces chiffres se révèlent d’un indéniable intérêt.

Pour ce qui est du monde de la presse, les journalistes font souvent face à une stupide rétention de l’information par les structures publiques- et même privées- sollicitées. À cela, s’ajoute la formation générale et universitaire du journaliste qui, le plus souvent, ne le prédispose pas à traiter efficacement et d’une manière intelligible et pédagogique l’information statistique. Dans la plupart des cas, cette dernière n’est pas donnée en chiffre absolue (information brute), mais translatée en moyenne pondérée, ratios, graphes en courbes, taux de corrélation,…etc. Pour pouvoir décrypter ces outils et surtout pour leur donner un sens pratique qui sera matérialisé, dans l’article de presse, par des mots ou d’autres chiffres plus simplifiés ou plus accessibles au lecteur, il faut, avouons-le, un minimum de formation en la matière. Il faut dire aussi que les publications périodiques et les journaux spécialisés dans le domaine, capables de vulgariser des concepts et des outils statistiques, commencent à peine connaître les faveurs des lecteurs. Certains quotidiens nationaux ont même crée leur supplément économique pour combler un tant soit peu le déficit en information économique. Il va sans dire que les statistiques, inventaires et recensements ne suffisent pas, à eux seuls, à instaurer la cohérence et l’appréhension globale du sujet traité. La connaissance de la géographie humaine, du droit commercial, du droit des entreprises, du code des investissements et d’autres législations spécifiques s’avère parfois d’un précieux secours.

En somme, beaucoup de facteurs concourent pour rendre l’information économique et sociale inaccessible, non fiable et non exploitable, pour reprendre les termes du CNES. Le problème réside aussi bien dans les services “producteurs’’ de chiffres que chez les instances et personnes chargées de l’exploitation des données. Sur ce chapitre bien épineux, le CNES a tiré la sonnette d’alarme et parle de la nécessité d’établir «une véritable économie de l’information, sous-tendue par des préoccupations d’efficacité économique et de veille stratégique et technologique». C’est pourquoi il propose la reconnaissance de l’information comme «ressource de valeur» et appelle les pouvoirs publics à procéder à un bilan exhaustif de ce secteur stratégique pour en améliorer la gestion et les performances.

Pour des normes comptables modernes

Depuis 2006, les pouvoirs publics ont, pour améliorer, moderniser et promouvoir aux standards internationaux le système comptable national, fourni des efforts méritoires qui ont abouti, en 2007, à l’adoption par l’Assemblée populaire nationale d’un nouveau système comptable offrant plus de transparence et de lisibilité malgré les efforts d’apprentissage et de mise à niveau qu’un tel système exige des entreprises et des personnels appelés à le manipuler. Ce système applicable dès janvier 2009 «hissera la comptabilité nationale aux normes de fonctionnement de l’économie moderne et permettra de produire une information détaillée reflétant une image fidèle de la situation financière des entreprises», soutenait devant l’APN, en septembre de l’année dernière, Karim Djoudi, ministre des Finances. C’est au début de l’année en cours qu’un travail de vulgarisation a été entamé à l’intention des futurs utilisateurs de ce nouveau système. Des experts comptables estiment que «le travail de vulgarisation fait jusqu’ici par le Conseil national de la comptabilité n’est pas à même de rendre les comptables algériens prêts à l’application du nouveau plan». Lors d’un séminaire organisé en février dernier à Alger sur les modalités d’application du nouveau système comptable et des normes IFRS (International Financial Reporting Standards), M. Abci, consultant formateur, juge qu’«il est aujourd’hui nécessaire que les structures ayant été à l’origine de la conception du nouveau plan expliquent aux professionnels ses modalités d’application. Cette importante démarche constitue un instrument essentiel pour l’accompagnement du processus de passage de l’ancien au nouveau système». Le nouveau système remplacera, à partir de janvier 2009, le plan comptable national datant de 1975. Ce dernier ne répond plus aux exigences de la nouvelle économie ouverte sur le monde et sur l’investissement privé. Le système comptable adopté par l’Assemblée nationale en octobre 2007 est censé «permettre la production d’informations détaillées, fiables et comparables reflétant notamment une image transparente et plus précise de la situation financière des entreprises (…) Comme il donne à la gestion de la comptabilité une nouvelle conception dominée par l’aspect économique qui intéresse les investisseurs, au lieu du juridique et fiscal qui intéresse beaucoup plus l’administration fiscale». Le nouveau plan comptable national, pour lequel des séminaires et journées d’études sont régulièrement organisés pour être au rendez-vous de janvier 2009, sera l’instrument comptable légal des grandes entreprises nationales, de quelque 200 000 PME privées et 711 PME publiques.

Outre la maîtrise et la modernisation des informations comptables et statistiques propres à l’administration, aux entreprises et aux autres services, l’Algérie est attendue sur le terrain de la mise en circulation de ces informations de façon à mieux en démocratiser l’usage. À bien y réfléchir, la mise à la disposition du large public (journalistes, bureaux d’études, écoles spécialisées,…) des informations statistiques fiables et exploitables participe inévitablement des efforts pour asseoir la transparence de la gestion et la bonne gouvernance.

Amar Naït Messaoud

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