Les vacances des enfants démunis

Ces petits potaches, les yeux encore pleins de sommeil, ne sont pas venus pour choisir la tenue qu’ils porteraient en cas de sortie à la plage, mais pour travailler. En effet, nous allons relater une journée pleine pour ces « petits débrouillards » sous un soleil de plomb. Dans un bac à glaces, Karim a depuis la veille plongé quelques bouteilles de limonade. Il est là : une casquette sur sa tête d’où sortent quelques mèches noires, un tee-shirt aux couleurs du ciel, et un jean devenu presque blanc après plusieurs lavages. « Y a oul al gazouz, bon glacé ! » crie-t-il à tue-tête. Après l’avoir approché, nous avons pu quand même pu lui arracher quelques confidences. « J’ai quitté l’école parce que mon père ne travaille plus.

Mes deux grands frères sont partis. Aucune nouvelle d’eux depuis plusieurs années. On ne sait même pas s’ils sont morts. A chaque saison, je trouve une occupation pour gagner un peu d’argent pour mes sœurs et pour moi. En somme, pour toute la famille surtout ma mère que j’aime beaucoup », nous a-t-il confié. Et d’égrener tout un chapelet de petites misères : « Vous voyez depuis huit heures, je n’ai pas encore vendu le contenu d’une bouteille. Mais, quand même, je ne désespère pas car c’est à partir de onze heures que les clients arrivent. Depuis que mon père est tombé malade, nous vivons dans une situation dramatique. Heureusement, j’ai vite grandi. J’assure le pain et le lait pour toute la maison ». Après avoir servi un client, il se retourne : « Mes sœurs sont diplômées, mais elles n’arrivent même pas à trouver une place dans le filet social. Partout, c’est du piston. C’est pour ça que tout le monde cherche à partir. Mon espoir est de fuir ce pays. Quitte à mourir ». Il continue à s’occuper de ses clients. Au terme d’une journée de travail, Karim avoue avoir gagné tout de même de quoi nourrir la famille durant deux jours de suite. « Et les autres jours, que fais-tu ? », l’a-t-on interrogé. « Eh bien, je parcours tous les marchés de la région : Boghni, Tizi Gheniff et même Aomar-Gare ». Un peu plus loin, un autre gamin dont l’âge ne dépasse pas les quinze ans tenait dans une corbeille où il y avait deux lapins, deux poules et quelques œufs. Notre deuxième interlocuteur s’appelle Mourad. Tout comme le premier, il portait des vêtements usés. Au moment où nous allions l’interroger, un client s’approche pour discuter avec lui. Le petit Mourad, usant de tout son savoir, séduit le client en lui vendant les lapins. « C’est moi qui s’occupe des clapiers. Je souffre énormément. En plus de mes études, je dois les nourrir. Mais qu’est-ce que vous voulez ? Je dois quand même continuer mes études ». Ce petit vendeur n’oublie pas de nous raconter la situation dramatique de sa famille. Il sourit et nous invite même à prendre un verre de limonade chez Karim. « J’ai eu mon BEM avec une très bonne moyenne. Je serai l’année prochaine en première année secondaire. Le défi que je dois relever encore est de décrocher mon bac pour rendre hommage à ma mère », ajoute-t-il avant de retenir ses larmes car, nous a-t-il fait part par ailleurs que sa mère n’est plus de ce monde. Courageux qu’il est, Mourad ménageait des petits boulots et ses études. Pour lui, tout l’argent qu’il gagnera durant ces vacances sera consacré à la rentrée scolaire. Dans notre virée au niveau du marché, nous avons rencontré d’autres enfants travaillant comme des grands parce qu’ils sont issus de familles démunies. Mais, disons-le, à nos lecteurs, ce qui nous a frappé le plus est de voir ces enfants frêles le dos courbés sous une chaleur insupportable travailler dans les champs soit à planter des semis de melon ou encore à déterrer la pomme de terre. Munis de petites bêches, avant même que le soleil ne se lève, on les voit prendre la direction de la vallée à la recherche d’un boulot qui leur rapporterait jusqu’à cinq cents dinars après une journée de labeur qui se prolonge jusqu’à la tombée de la nuit.

Ces petits enfants ne s’adonnent pas à de telles tâches ni pour le plaisir ni encore moins pour gagner des sous qu’ils dépenseront en allant se prélasser sur sable fin de nos plages, mais c’est surtout pour aider leurs familles qui, elles aussi, sont dans le besoin le plus extrême. Y a-t-il réellement une charte qui protège cette catégorie de personnes ? Ce n’est que du noir sur blanc. Comme Mourad, Karim, il y en beaucoup d’autres qui sont exploités sans qu’aucune législation ne les protège. Disons enfin que ces démunis n’ont pas droit aux vacances, leur joie n’est pas de partir à la plage ni encore moins à la montagne, mais d’empocher quelques dinars pour faire barrage à leur faim et à celle de leurs familles. On les rencontre partout, sur nos routes, dans les marchés, dans les champs et même sur les chantiers.

Amar Ouramdane