L’insécurité alimentaire s’installe

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L’actuelle crise qui touche-presque à l’échelle du monde- les produits agricoles frais, conservés ou manufacturés trouve en Algérie une dramatique expression par la fragilisation de plus en plus accrue de larges franges de la population, catégories déjà malmenées par le chômage chronique, la faiblesse des revenus et même un état de pauvreté patent. Les tensions répétitives sur le lait, le surenchérissement du prix des huiles végétales (palme, soja, olive,…) et la cote historique atteinte par la pomme de terre à partir du milieu de l’année 2007 ont donné un franc avant-goût aux Algériens de ce qui les attend pour les mois et probablement les années à venir. En tout cas, les forts dérèglements des prix des produits agricoles- auxquels sont venues s’ajouter depuis quelques mois déjà les flambées des prix touchant les matériaux de construction- ne sont pas sans soulever moult interrogations sur la politique agricole du pays et sur la stratégie de développement rural mise en œuvre par les pouvoirs publics depuis quelques années.

Des raisons qui s’imbriquent

Plusieurs raisons, aussi valables les unes que les autres, pour expliquer cette folie des prix à l’échelle planétaire, ont été avancées par les spécialistes parmi lesquels des économistes et des courtiers. Les responsables de la l’Organisation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture (FAO) ont à leur tour tenté de donner des justifications qui se sont retournées contre eux. On se souvient de la dimension médiatique prise par les propos acerbes de Abdoulay Wade, président de la République du Sénégal, décochés contre les responsables de la FAO. Le président sénégalais dénonce “la bureaucratie et l’inaction’’ dans laquelle baignerait cette organisation mondiale censée contribuer à la réhabilitation de l’agriculture dans les pays pauvres et contrecarrer les risques de famine et de disette qui pèsent sur leurs peuples.

Par ailleurs, pour la première fois, un concept technique timidement évoqué au début de la décennie en cours, impose sa présence pour expliquer au moins une partie de la rareté des produits alimentaires sur les marchés mondiaux. Il s’agit des biocarburants. Même si leur part dans l’envolée des prix reste très faible pour le moment, cela nous renseigne sur la nouvelle donne avec laquelle il faut compter désormais dans le monde de l’agriculture et de l’agroalimentaire. D’autres raisons plus ‘’classiques’’, mais qui méritent une attention et vigilance des plus aiguës de la part des responsables politiques des pays concernés, ont, elles aussi, tiré vers le haut les prix des produits alimentaires. Mauvaises récoltes dues souvent à des conditions climatiques inattendues, rehaussement des intrants (engrais, produits phytosanitaires,…) et, surtout, envolée des produits pétroliers qui pénalisent les agriculteurs occidentaux. On voit, depuis le mois de mai dernier, les spectacles de protestation dans plusieurs pays européens où des routes et autoroutes sont coupées par les agriculteurs qui demandent à leurs gouvernements la détaxation du fuel pour pouvoir faire face aux dépenses liées aux travaux mécaniques à haute consommation d’énergie. Ce dernier cas de figure constitue un bel exemple du paradoxe dans lequel baignent certains pays exportateurs de pétrole, à l’image de l’Algérie, pour lesquels, au-delà d’un certain seuil raisonnable, le prix de l’or noir devient un cauchemar de plus, voire une malédiction, puisqu’il contribue inévitablement au rehaussement de leur facture alimentaire. A cela s’ajoute une autre infortune qui pénalise les pays importateurs de produits alimentaires: la décote que subit depuis des années la monnaie américaine par rapport à la monnaie européenne ; la première constitue la quasi-totalité des recettes algériennes et la seconde forme la quasi-totalité de ses dépenses.

En tout cas, pour les pays dont l’agriculture n’est pas sérieusement prise en charge, le contexte mondial actuel n’accorde aucun répit ou faveur. C’est un défi dont le relèvement ne dépend d’aucune magie ou entourloupette. Il sollicite, au contraire, toute l’intelligence et la rationalité des techniciens, des élites et des responsables politiques. On en arrive au constat que ce qui relevait naguère des ‘’acquis’’ irréversibles en matière de sécurité alimentaire- par la grâce de la seule disponibilité de devises générées par la mono-exportation-, appelle des révisions déchirantes dans la stratégie agricole et dans l’industrie agroalimentaire, considéré jusqu’à présent comme le parent pauvre du secteur.

Le cas de l’Algérie, une dérive rentière

L’inflation ayant touché la presque totalité des produits alimentaires- hormis certains fruits et légumes de saison- a conduit l’ancien gouvernement Belkhadem à recourir à la politique du soutien des prix dès la fin 2007. C’est une solution d’urgence que les économistes verraient d’un mauvais œil si par malheur elle venait à se substituer à une véritable politique de croissance agricole qui toucherait toutes les filières (élevage, céréaliculture, arboriculture,…) et qui déboucherait sur une chaîne agroalimentaire solide et solidaire. Cela voudrait dire qu’il y a lieu de valoriser et de prolonger les efforts consentis depuis le début des années 2000 par le ministère de tutelle en corrigeant le tir quand cela s’avère nécessaire. Le propre de la politique agricole suivie depuis le début de la décennie en cours, est de s’attaquer frontalement aux deux grands axes qui constituent ce secteur d’une façon simultanée : l’agriculture professionnelle qui se donne des critères spécifiques pour cibler son domaine d’intervention (à savoir les exploitations titrées des régions de plaine, les EAC-EAI, les animateurs du secteur agroalimentaire,…) et le développement rural devant intervenir dans les zones reculées de la montagne ou de la steppe touchées par des problèmes spécifiques. Parallèlement au soutien apporté à l’agriculture professionnelle suivant les filières (lait, céréales, légumes secs, chambres froides), et ce, à travers le FNDIA (Fonds national du développement et de l’investissement agricoles), les espaces ruraux situés dans les zones de montagne ou dans la steppe font l’objet d’une nouvelle attention des pouvoirs publics. Car, ces espaces se trouvent fragilisés par plusieurs facteurs auxquels échappe l’agriculture professionnelle : enclavement, morcellement de la propriété, érosion des sols, absence de titres de propriété, déficit en infrastructures et équipement publics (écoles, centres de santé et de loisirs, électricité, ouvrages hydrauliques,..etc). En outre, ces zones ont gravement souffert de la période d’insécurité entre 1993 et 2002, ce qui a entraîné un exode forcé de plusieurs centaines de milliers d’habitants vers les villes après avoir bradé leurs cheptels et leurs meubles.

Dislocation de l’espace rural

Le dernier Recensement de la population et de l’habitat (RGPH) effectué en avril 2008 donne en tout cas des chiffres assommants en matière d’occupation de l’espace algérien. Plus des deux tiers des Algériens habitent les zones urbaines. Les statistiques du ministère de l’Agriculture datant de 2006 parlent de 13 millions d’habitants en milieu rural. La dislocation de cet espace rural, avec son lot de misère et d’exode vers les villes, a été passée au peigne fin par les experts lors de la réunion walis-gouvernement présidée par le président de la République en décembre 2006. Un nouveau projet dénommé ‘’Plan de soutien au renouveau rural’’ (PSSR) y a été présenté par le ministre délégué au Développement rural, Rachid Benaïssa, qui a été désigné, dans le nouveau gouvernement Ouyahia, ministre de l’Agriculture et du Développement rural. Il se trouve que dans les chamboulements économiques et sociaux vécus par la campagne algérienne, la notion même de ruralité est sujette à controverse. En effet, dans une situation où les métiers ruraux,-et principalement l’artisanat- se meurent, où le salariat et l’économie informelle prédominent chez la population occupée, où le chômage est la situation la mieux partagée et où les activités agricoles sont réduites à la portion congrue, il y a lieu de redéfinir la notion de monde rural et de lui imaginer les modèles de développement qui prennent en compte toutes ces contraintes.

Une organisation décriée

Dans la nouvelle situation du marché mondial qui s’installe- où l’interdépendance des économies se confirme un peu plus chaque jour-, les défis qui se posent à l’agriculture algérienne deviennent de plus en plus complexes. Pourtant, des efforts méritoires ont été déployés en direction du secteur de l’agriculture par les soutiens aux producteurs, la mise à niveau des exploitations agricoles et l’extension de la surface agricole utile (concessions, mise en valeur par l’accession à la propriété foncière,…). Cependant, comme le soulignent les statistiques de 2006, la croissance du secteur agricole n’a progressé, au cours de l’année 2005, que de 1,9 %, alors que la croissance globale du PIB a enregistré un bond de 5,1% (grâce aux BTP, hydrocarbure et services). Les exportations hors hydrocarbures ont difficilement atteint 907 millions de dollars, alors que les ambitions du gouvernement depuis 1998 étaient de 2 milliards de dollars. Les spécialistes et les pouvoirs publics ont depuis longtemps identifié certaines contraintes majeures qui obèrent l’essor de l’agriculture algérienne, mais la volonté politique ne semble pas suivre. Le problème du foncier fait que le statut des terres publiques (EAC et EAI) est considéré comme un frein aux investissements d’autant plus que les usufruitiers nourrissent une méfiance légendaire à l’égard de l’administration et, dans certaines régions, se rendent complices de l’avancée du béton sur les terres agricoles. Le déficit de prise en charge du secteur de la transformation (agroalimentaire) a fait que des fruits, des légumes et du lait se trouvant, il y a quelques années, en situation de surproduction, ont été jetés dans la nature. La chaîne agroalimentaire permettant d’absorber le surplus de production a rarement suivi. Il en est de même des possibilités d’exportation d’une partie des produits. Outre la qualité des produits, l’un des plus sérieux handicaps pour se lancer dans cette dernière activité étant le conditionnement, l’emballage et le design. Cette opération exige une qualité phytosanitaire impeccable des produits et un conditionnement qui répondent aux normes internationales. Le problème soulevé par la production viticole, particulièrement le raisin de cuve, est encore plus corsé dans les wilayas où il y a eu, depuis la décennie en cours, de vastes programmes de réhabilitation de cette production. À Aïn Temouchent, les capacités des anciennes caves sont saturées. En outre, sur le plan du marché mondial des vins où l’Algérie occupait jadis une place de choix, il y a eu une évolution fulgurante qui a fait que, au cours des 30 dernières années-où l’Algérie s’occupait de l’arrachage de la vigne pour des raisons extra-économiques, ce qui a fortement endommagé les sols de Mostaganem, Beni Saf, Mascara, et les a fait exposer à une dangereuse érosion-, les goûts et les choix gastronomiques ont imposé de nouvelles variétés de vins issus de cépages que l’Algérie n’a pas eu l’occasion de tester, de produire et d’acclimater. Résultat des courses : l’angoisse et le stress sont le lot des viticulteurs et, ce, même si l’on sait que la majorité d’entre eux ont signé des conventions avec l’ONCV de façon à ceux qu’ils produisent pour son compte.

Un hiatus à combler

Ce qui fait que, entre une politique volontariste et “productiviste” et son prolongement dans une stratégie générale du secteur, il y a comme un hiatus engendré par de tenaces réflexes dont il est difficile de se départir. Demeure aussi l’épineuse question de la formation et de la vulgarisation de nouvelles techniques pour l’amélioration des systèmes de production. Tous ces aléas risquent de remettre en cause les efforts fournis dans les autres segments de ce secteur névralgique de l’économie nationale et, partant, de prolonger la dépendance du pays et de fragiliser davantage la sécurité alimentaire des Algériens. Dans ce contexte où les problèmes de l’agriculture algérienne (faible niveau de technicité, imbroglio grevant le foncier, ciblage problématique des soutiens, circuits de commercialisation non maîtrisés, manque de cohérence et de solidité de la chaîne agroalimentaire, déficit de stratégie d’exportation) semblent ‘’imperméables’’ à l’augmentation des ressources financières qui lui sont consacrées, la nouvelle stratégie des pouvoirs publics en la matière devrait pouvoir consentir des trésors d’imagination d’autant plus que, d’une part, les clauses de l’accord d’association avec l’Union européenne, entré en vigueur voilà bientôt trois ans, vont être ressenties d’une façon plus sévère dans les toutes prochaines années en raison des démantèlements tarifaires progressifs qui vont arriver à ‘’maturité’’, et que, d’autres part, l’entrée probable de l’Algérie à l’OMC enlèvera la majorité des protections ou privilèges dont bénéficie la production nationale. En tout état de cause, la question alimentaire fait partie des grands défis qui se posent, avec plus d’aplomb qu’au cours des décennies précédentes, pour les pays pauvres et les pays en développement charriant ainsi avec elle la problématique de la sous-alimentation et de la malnutrition qui se traduisent en termes de santé publique (maladies infectieuses, maladies carentielles) et de paix sociale (jacqueries, atteinte à l’ordre public,…). Le phénomène de la mendicité, qui a pris ces dernières années une ampleur sans précédent dans les rues et les quartiers, la recherche de la nourriture dans les poubelles, la déscolarisation volontaire d’enfants dans l’arrière-pays parce que leurs parents ne peuvent plus leur assurer fournitures scolaires et transport, le phénomène des enfants mineurs qui travaillent dans des ateliers clandestins, etc, font partie de cette série de conséquences issues de la neutralisation de la campagne algérienne en tant que foyer de vie, de production et de croissance. La fragilisation extrême de pans entiers de la société a conduit des enfants à verser dans les circuits de la drogue, de la prostitution et du banditisme.

Le sentiment de frustration et d’injustice est inévitablement amplifié par les richesses ostentatoires de nouveaux ‘’parvenus’’ dont certains auraient même profité de la décennie rouge du terrorisme pour lancer leurs ‘’affaires’’. L’action de la solidarité nationale, tout en s’accroissant chaque année par de nouvelles formules aussi alléchantes les une que les autres, est relativisée nécessairement par au moins deux données essentielles : le caractère éphémère et précaire des dispositifs mis en place et le manque d’équité générée par une bureaucratie tatillonne et toujours clientéliste. C’est pourquoi, aucun gouvernement ne peut fermer les yeux sur ce qui constitue non seulement un facteur de stabilité politique pour le pays, mais aussi un facteur d’indépendance, de croissance et de développement économique.

Amar Naït Messaoud

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