La journée du jeûneur

Malgré la présence à cet endroit d’un espace de dégagement à l’intérieur du trottoir, il s’arrêta en plein boulevard juste avant cet espace pour livrer de la marchandise à un épicier, client de leur boîte. Ceci engendra une file de voitures klaxonnant à tue-tête pour exiger de libérer la route. Cette scène se passa le premier jour du ramadhan aux environs de midi dans une localité de la wilaya de Béjaïa. Ces bouchons provoqués, ces rixes multipliées ou encore ces chaînes interminables devant n’importe quelle boutique qui hanteront nos journées un mois durant, sont-elles le fruit d’une frénésie propre aux Musulmans ou au caractère purement méditerranéen ?

Déjà de bon matin, la bouche pâteuse, l’haleine mauvaise et la mine affreuse, l’Algérien comme pour montrer à tout le monde qu’il jeûne, se renfrogne par une expression maussade et guette autrui pour une réaction violente dans le cas d’un geste ou un mot de plus ou de travers. Arrivé au bureau, après avoir jeté un coup d’œil à ce qui l’attend comme travail pour la journée, il liquide le plus urgent et laisse la suite pour le lendemain. Tout cela lui demande entre une ou deux heures de travail et c’est la seule plage horaire qu’il accordera au boulot. Viennent ensuite les appels téléphoniques pour se constituer en groupes d’amis et commencer, dans une seule voiture de préférence, la tournée des grands ducs de la bouffe. De tel marché à tel autre, de tel épicier à tel autre ou encore de tel boulanger à tel autre, l’équipe se déplace et fait parfois plusieurs kilomètres pour acheter un pain d’orge ou une zlabia au chocolat. Cette randonnée durera jusqu’à presque la fin de la journée de travail. En rentrant au bureau, on jette un coup d’œil aux journaux qu’on vient d’acheter durant la sortie avec les copains et on range le bureau avant de rentrer chez soi avec la conviction d’avoir terminé la journée de travail. Bien entendu, entre le bureau et la maison, le trajet sera l’occasion pour des rixes dues à des bouchons de voitures ou encore à des passe-droits chez le boulanger ou le revendeur de pâtisseries orientales. Ce comportement purement ramadhanesque ne peut être justifié par la baisse de la glycémie ni par la hausse des prix et il ne peut être accepté indéfiniment.

A. Gana