Deux bourgades qui veulent sortir de l’anonymat

Cette zone agropastorale tire ses revenus et sa raison d’être de cette terre dont la propriété est trop morcelée ; et, fait qui complique davantage les choses, les titres de propriété sont très rares. Ceux qui ne possèdent pas ce fameux document, et ils sont la majorité, n’ouvrent naturellement pas droit aux subventions de l’État. Le système de l’indivision et de l’absence de dévolutions successorales handicape grandement les possibilités de la mise en exploitation de milliers d’hectares de terre fertile. Une véritable impasse. Les marges de manœuvre prévues par la législation en la matière, à savoir les certificats de possession délivrés par l’APC et les actes notariés se heurtent souvent, dès la phase d’affichage et de publicité, à une levée de boucliers faisant intervenir les lointains et proches parents pour émettre leur opposition à la délivrance de tels documents pour les citoyens et les paysans qui en ont vraiment besoin particulièrement dans le dispositif d’aide au logement rural. C’est le cercle vicieux de la bureaucratie, de la jalousie et du clanisme animés par les proches parents installés en ville. Ces obstacles obstruent les voies d’accession à la propriété par succession, partage ou héritage. Pendant la  »décennie rouge » du terrorisme, beaucoup de familles ont abandonné terres et foyers pour aller s’entasser à Baraki, les Eucalyptus et Réghaïa dans des taudis. Même avec le retour de la paix, des dizaines de familles demeurent encore dans ces banlieues algéroises après avoir bradé, au milieu des années 90, meubles et troupeaux. Quelques propriétaires  »exilés » en ville ont loué leurs terres à ceux qui sont restés sur les lieux. On y pratique souvent de la céréaliculture même si le relief, plutôt accidenté, ne s’y prête guère et malgré l’état d’épuisement d’un sol rarement travaillé selon les normes techniques (engraissement, fumure, défoncement,…).

Les versants de la précarité

En dehors de l’immeuble abritant le siège de l’APC d’El Mokrani, le reste des constructions est le symbole même de la précarité et de la pauvreté. Pour tous ses besoins, le village a recours à Souk El Khemis et Aïn Bessem. Le commerce rudimentaire est réduit à quelques échoppes ou épiceries faisant face à la mairie et ne proposant que très peu de marchandises aux clients. Après El Mokrani, un chemin vicinal traverse l’oued Soufflat sur un pont étroit et se dirige vers un village réputé pour sa zaouïa que les adeptes du mysticisme et les âmes angoissées ne manquent pas de visiter au moins une fois par an. Ces visiteurs venaient naguère de partout (Lakhdaria, Bouira, Boumerdès,…) pour apaiser leurs inquiétudes existentielles ou pour se faire traiter pour une pathologie particulière (stérilité, impuissance, ensorcellement,…). Cependant, au cours des quinze dernières années, le flux de visiteurs a enregistré une régression régulière jusqu’au  »boycott » total au milieu des années 90. La route qui y mène avait, en effet, réservé de mauvaises surprises aux pèlerins qui s’y étaient aventurés. Partant, toutes les thérapies furent interrompues et la bourgade avait fini par prendre l’aspect d’un no man’s land pendant tout un lustre. Le silence de la zaouia de Sidi Salem a commencé à peine à se rompre à partir de 2004. De l’autre côté de l’oued, le hameau des Houadchia fait face au chef-lieu d’El Mokrani. L’aspect le plus remarquable de ce versant de Draâ Snober est le tracé encore en place des anciennes banquettes réalisées par le service des Eaux et Forêts au cours des années 70. elles sont en forme de rampes et suivent les courbes de niveau. On y a planté de l’amandier, de l’olivier et du figuier. Seulement, l’état actuel des arbres montre que ces vergers ne sont pas entretenus. Les emplois salariés des années 80 vinrent détourner la population paysanne des efforts devant valoriser un tel capital. «Il ne reste plus rien des investissements réalisés à l’époque de Boumediene. Même l’insécurité, c’était à nous, en tant que citoyens résistants, qu’incomba le devoir de l’éradiquer. Je vous assure qu’aujourd’hui elle est devenue un simple souvenir ; mauvais souvenir, dois-je préciser. Quant à la situation sociale de la population, je vous apprends qu’ici, il n’y a qu’un seul  »métier » : c’est le chômage. Plus de la moitié de la population active ne travaille pas. Ne vous fiez surtout pas aux chiffres que vous donne l’administration», dira avec une rage à peine contenue cet enseignant qui dit ne pas croire à la vertu de l’augmentation des salaires des enseignants puisque «tout relèvement de salaire est suivi et handicapé par une augmentation disproportionnée des prix des marchandises». Un vent poussiéreux se lève sur Draâ Snober emportant dans sa folle course sachets, cartons et autres papiers hétéroclites pour les déposer dans le lit de Soufflat dans lequel ne coule aucun filet d’eau en cette chaude fin d’été.

Désir de renaissance

Les monts Hellala et Sidi Makhlouf qui clôturent l’ancien aârch de Meténane par le nord et qui étaient des éléments importants du décor et de l’environnement ont été réduits pendant la décennie (1994-2004) à des refuges de terroristes et des zones de repli. L’activité subversive a commencé ici en même temps que dans la commune limitrophe, Zbarbar ; c’était à la fin de l’année 1992. Le CW 125 desservant Ouled Sidi Yahia, Ouled Madani, Beni Mecil et Ouled Makhlouf était considéré comme une  »zone libérée » avec l’ensemble des massifs, pistes et hameaux voisins. Ces derniers ont été désertés par les populations vers des cieux plus  »cléments » sur le plan sécuritaire ; car, sur le plan social, la misère les poursuit partout et particulièrement dans les  »ceintures de chasteté » qui se sont créées autour des banlieues d’Alger.

Le massif de Hellala, ayant subi d’intenses bombardements pendant plusieurs années, voit sa face défigurée et son matériel végétal réduit à néant. La pinède de 1 600 ha qui trônait sur les versants de Oued Soufflat n’est maintenant que l’ombre d’elle-même. Tout l’environnement et tous les aspects de la vie ont été bouleversés par les événements douloureux de la fin du dernier siècle. Au début des années 2000, le taux d’accroissement démographique a décrû pour évoluer en croissance négative vu le dépeuplement ayant touché les bourgades de la région suite à la dégradation de la situation sécuritaire et à la pression du chômage. Ce n’est qu’au cours de ces dernières années qu’un semblant de vie a repris ses droits sur ces buttes livrées trop longtemps au silence et à l’abandon. Mais la méfiance demeure de mise. Il n’est pas facile d’engager une discussion sur ce qui est appelé ici, faute de mieux, les  »événements ».

Amar Naït Messaoud