On ne sait pas si un jour quelqu’un, à Tizi-Ouzou ou ailleurs, songera à ériger une statue à Chérif Abdeslam, le footballeur de la JSK, mais en tout cas il l’aurait amplement mérité. En termes de talent intrinsèque, il n’est certes pas Belloumi ou Madjer mais il fait partie de cette catégorie qu’on appelle communément les porteurs d’eau. Un soldat de l’ombre qui prend à cœur son travail, même ingrat. Il est là pour faire barrage de son corps, pousser le plus loin possible les limites de l’effort et suprême générosité mettre les autres dans les meilleures conditions de création et de conclusion. L’un de ces illustres porteurs d’eau l’Italien Gathuso a admirablement résumé la nature de son rôle : « Je ne suis pas là pour briller, mais pour empêcher Zidane de briller, parce que lui, il sait le faire, pas moi ». L’humilité en plus. Revenons à Abdeslam venu du NAHD à la JSK, il a rapidement su s’imposer en tant que joueur, en tant qu’homme et en tant que meneur d’hommes, pusqu’il en est devenu capitaine. Et voilà que son courage et son engagement, connus de tous sur le terrain, se manifestent là où personne ne s’y attendait. Avant d’aller jouer un match de coupe d’Afrique particulièrement périlleux au Ghana du fait de la chaleur, de l’humidité et du Ramadhan -la rencontre aura lieu à 15 h- il demande à ses coéquipiers de ne pas jeûner ce jour-là. Dans un milieu rongé par le rigorisme religieux, où la prière collective sous la direction d’imams-joueurs fait partie du programme de travail, où on exige de la viande hallal pendant les déplacements à l’étranger, où un dirigeant irakien de confession chrétienne venu accompagner son équipe en Algérie a failli être lynché pour avoir allumé une cigarette, Chérif Abdeslam mérite peut-être plus qu’une statue. Le talentueux Sétifien Hadj Aïssa aurait refusé un contrat professionnel en Europe pour une histoire de charcuterie. Un autre joueur du CRB a déclaré qu’il rêve de jouer en Arabie Saoudite pour « pratiquer pleinement sa religion et la « star » de la télé Hafidh Derradji a confié à un confrère qu’il « n’a jamais été aussi proche de Dieu que depuis qu’il est à El Djazera. » Il y a deux saisons, un arbitre qui devait constater le forfait de l’OMR, largement en retard face à la JSK, y a renoncé avec cet argument pour lui imparable : « On ne sanctionne pas une équipe retenue par la prière du vendredi » : Aït Djoudi, alors entraîneur de la JSK avait piqué une grosse colère et on pensait que c’était pour faire respecter le réglement. mais, non rassure-t-il, « si je savais que l’adversaire allait arriver en retard, je serais parti moi aussi avec mes joueurs à la mosquée ! » Dans un pays où même les entraîneurs européens qu’on recrute observent le jeûne « par solidarité avec les joueurs » au lieu d’imposer les règles du sport de haut niveau, le geste du capitaine Abdeslam est un véritable baume au cœur. On connait l’épisode Gijon ou Mahièdine Khalef ne s’en est pas laissé conter par quelque joueurs qui ne voulait pas manger le jour du match contre l’Allemagne. Mais on connait surtout les déboires de Aziz Derouaz face à l’intégrisme triomphant au sein de la sélection de hand. Gijon reste l’unique haut fait d’armes du foot algérien et le hand n’a plus jamais relevé la tête après avoir flirté avec le sommet mondial.
Abdeslam n’est pas Zidane, il n’est pas non plus Khalef ou Dezouaz et il a parlé quasiment dans une autre vie. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.
S. L.
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