Le procès de la tyrannie et de la littérature

La lettre fut écrite en 1919, c’est-à-dire à l’âge de trente-six ans, ce qui montre l’importance du message qu’il a bien voulu faire passer et des répercussions profondes de la relation problématique qu’il avait entretenue avec son père : « Tu as pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne (…)Tu ne peux traiter un enfant que selon ta nature, c’est-à-dire en recourant à la force, au bruit, à la colère (…) Par ta faute, j’ai perdu toute confiance en moi, j’avais gagné en échange un infini sentiment de culpabilité ».

«Tels sont nés de l’égoïsme les deux moyens d’éducation des parents : tyrannie et esclavage à tous les degrés, ce qui n’empêche pas que la tyrannie puisse s’exprimer tendrement (« Tu dois me croire parce que je suis ta mère »), et l’esclavage très fièrement (Tu es mon fils, je ferai don de toi à mon sauveur ») ; mais ce sont deux terribles moyens d’éducation, deux moyens contre l’éducation, bien propres à piétiner l’enfant et à le faire rentrer dans le sol d’où il est sorti», écrira-t-il, dans le même esprit, des années plus tard à sa sœur Elli.

Privé de tout appui, de tout conseil réel, frustré de sa singularité, Kafka garda toujours le sentiment d’avoir été élevé dans la plus totale méfiance à l’égard de lui-même, dans une culpabilité permanente qui menaçait jusqu’à sa liberté intérieure. Cet être de faible constitution physique et psychique, sujet aux maux de tête et aux insomnies bien avant d’être atteint de tuberculose, cet être qui ne put s’affranchir totalement de la tutelle et de l’image paternelle tenta désespérément de lutter contre tout ce qui pouvait le dominer, l’asservir, mais ce fut au prix d’une solitude de plus en plus complète, d’une rupture toujours plus grande entre son moi intime, sa vie intérieure et le monde indéchiffrable, hostile, les autres.

Entré à six ans à l’école primaire allemande, Kafka rejoindra un lycée Allemand pour faire ses humanités classique. Dans cet univers studieux où sont enseignés le grec, le latin et la littérature allemande, le jeune Kafka se sent quelque part à l’étroit par rapport à son tempérament et à ses ambitions. La rencontre avec son camarade Oscar Pollak sera d’un grand intérêt pour lui puisqu’elle lui permettra de s’extérioriser quelque peu, lui le garçon timide et effacé.

Né en 1883 à Prague, dans un quartier juif, c’est vers 1917/18 que Franz Kafka commence à écrire. Ses premiers manuscrits furent détruits. Son ‘’Journal » signale l’état d’esprit dans lequel il composait ses premiers essais. Au cours des dernières années du lycée, il a essayé de se débarrasser du mythe du judaïsme par lequel il fut élevé. Il se fait d’autres guides spirituels en lisant par exemple Darwin et en s’attachant à certains idéaux socialistes. Il s’inscrit pour…15 jours en spécialité Chimie pour se consacrer au droit. Au bout d’un semestre, il optera pour la littérature allemande dont le module était assuré par le professeur Auguste Sauer. Déçu par cette branche, il retournera, sans grand enthousiasme, au droit d’une façon définitive après s’être inscrit sans suite à l’université de Munich.

A l’université de Prague, Kafka fréquente les théâtres, suit des conférences, participe aux activités de divers cercles, notamment du « Cercle du Louvre ». Là, il prend part aux discussions philosophiques avec les disciples de Brentano dont l’influence sur sa pensée est certaine. Il fréquentait assidûment le « Cercle culturel des étudiants allemands » où il fera une connaissance dont la fidélité demeurera jusqu’à la mort et même au-delà, puisque Max Brod- après avoir encouragé son ami, chez qui il découvre génie et talent, à continuer d’écrire et à conserver ses écrits- publiera après la mort de Kafka les derniers romans de celui-ci à titre posthume : « L’Amérique », « Le Procès » et « Le Château », trois œuvres adaptées plus tard à la scène et au théâtre. Malheureusement, les écrits de jeunesse de Kafka- ceux qu’il réalisa pendant ses années de lycée- ne sont pas conservés. C’est lui-même qui les a détruits. En 1906, alors qu’il avait vingt-trois ans, il obtint son doctorat en droit.

Passion de l’écriture et… de l’isolement

Après avoir travaillé comme rédacteur, pendant quelques mois, chez son oncle Richard Lowy, avocat, il accomplit un stage obligatoire pendant un an auprès des tribunaux civils et correctionnels. Les premiers écrits de Kafka qui ont pu être conservés seraient rédigés pendant cette période : « Description d’un combat » et « Préparatifs de noce à la campagne ». Il a formé le projet de voyager en Amérique pour trouver un métier qui lui convienne, c’est-à-dire qui lui laisse du temps pour l’écriture loin de Prague. Il se résout, pour vivre, à rejoindre les Assurances Générales à Prague. Son emploi du temps est trop chargé pour qu’il puisse s’adonner à sa passion, la littérature. Il changera de compagnie pour atterrir dans une boite semi-publique, « Assurance ouvrière contre les accidents de travail », où il travaillera de huit heures à quatorze heures, ce qui lui laisse quelque marge pour la rédaction de ses manuscrits. Ayant accédé à un poste de responsabilité dans cette compagnie, il se fera beaucoup de connaissances et il s’emploiera à étudier les cas des ouvriers accidentés pour les intégrer dans son univers romanesque à l’exemple de « L’Amérique ». L’organisation de l’administration et les réflexes bureaucratiques sous lesquels il a eu à souffrir trouveront leur place dans « Le Château ». Surmené par le travail de bureau auquel il ajoute des nuits blanches consacrées à l’écriture, il se révolte contre ce rythme oppressant. Seuls sa relation avec son directeur, Isak Lowy, la fréquentation des milieux littéraires pragois et la découverte de la littérature yiddish, qui le replonge dans ses premières racines, ont pu le soulager et lui faire supporter le poids d’un machinal et froid fonctionnariat.

«Le temps du bureau ne se laisse pas partager ; le poids de ces huit heures, on le sent encore autant à la dernière demi-heure qu’à la première. Mon bonheur, mes capacités et toutes mes possibilités d’être utile à quelque chose résident depuis toujours dans la littérature (…) Je suis complètement surmené. Pas par le bureau, mais par mon travail d’un autre ordre. Le bureau a, envers moi, les exigences les plus claires et les plus fondées. Simplement, c’est là pour moi une existence double et terrible à laquelle il n’y a probablement pas d’autre issue que la folie » (in « Le Journal »). A partir de 1912, Kafka s’enferme dans un isolement qui le coupe du reste du monde, dans une « pétrification intérieure qui le conduira même à imaginer des tentations suicidaires (comme dans « Le Journal » où il parle souvent de vouloir sauter par la fenêtre). L’isolement auquel il s’est astreint semble être propice à l’activité littéraire. Il s’emploiera à partir de 1912 à rédiger « Le Disparu » dont la version finale donnera ‘ »L’Amérique » et « La Métamorphose », et ensuite « Le Verdict » qu’il achèvera en une nuit. Bien que l’écriture lui ait procuré une satisfaction certaine, Kafka demeurait rongé par le doute et l’angoisse. Sans doute que la littérature y fût pour quelque chose. Il pense que cette activité l’isole davantage de la vie normale et lui fasse prendre conscience de sa condition en le faisant plonger dans l’absurde. Même la tentative de mariage qu’il fit se solda par un échec. Malgré les explications qu’il a essayé de donner de cet échec, les analystes voient que le plus grand obstacle à une vie conjugale durable de Kafka c’est Kafka lui-même. Catherine Macé écrit à ce propos dans « Analyses et réflexions sur Kafka » (éditions Ellipses-1984) : «Il croit que le mariage s’oppose à sa recherche de pureté absolue et à la conduite ascétique qu’il s’est désormais assignée (il ne boit pas, ne fume pas, dort dans une chambre glacée, est végétarien…). D’autre part, il considère l’acte de chair comme étant propre à détourner l’homme de son chemin (…) En somme, ce qu’il aimerait trouver dans le mariage, c’est une présence et une affection sans les contraintes matérielles de toutes sortes qui lui sont inhérentes…une vie ascétique à deux !» Kafka finira par l’avouer dans son « Journal » (page 336) : «Je n’ai pas pu me marier…Tout en moi s’est révolté contre le mariage…C’est principalement le désir de préserver mon travail littéraire qui m’en a empêché, car je croyais ce travail menacé par le mariage». Le désir d’une solitude allant jusqu’à la perte de conscience. Seul face à moi-même. Le talent que j’ai pour décrire ma vie intérieure, vie qui s’apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l’accessoire et tout le reste s’est affreusement rabougri. Rien d’autre ne pourra jamais me satisfaire. «Il me faut beaucoup de solitude. Ce que j’ai accompli n’est qu’un succès de la solitude…Je hais tout ce qui ne concerne pas la littérature. Les conversations m’ennuient…faire des visites m’ennuie, les joies et les peines des gens de ma famille m’ennuient jusqu’au fond de l’âme…Peur de me lier, de me jeter de l’autre côté. Le coït considéré comme châtiment du bonheur de vivre ensemble. Vivre dans le plus grand ascétisme, plus ascétiquement qu’un célibataire, c’est pour moi l’unique possibilité de supporter le mariage. Mais elle ?», écrit-il encore dans son « Journal ». En 1917, est diagnostiquée chez lui la maladie de la tuberculose. Il quitte alors la ville de Prague et abandonne son père, sa fiancée, son bureau et se réfugie chez sa sœur Ottla à Zürau, dans une ferme. Pendant les dernières années de sa vie, Kafka rencontre Milena Jesenska Polak, une jeune femme tchèque qui lui a demandé de traduire certaines de ses œuvres. Lui, condamné par sa maladie qui a évolué en une laryngite tuberculeuse, elle, femme mariée, les blessures et la déception furent leur lot tous les deux. Il lui confie son « Journal » en 1921 et écrit « Le Château », « Un Champion de jeûne et entreprit des ébauches de nouvelles. Il meurt le 9 juin 1924 au sanatorium de Kierling près de Vienne et est inhumé le 11 juin à Prague dans le vieux cimetière juif de la ville.

Amar Naït Messaoud