Quels schémas pour les nouveaux défis ?

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Après tant d’années d’hésitations, l’option, au cours de ces derniers mois, est le retour vers une nouvelle politique de l’entreprise publique allant jusqu’à créer de nouvelles entités. C’est ainsi que l’on apprend que 13 entreprises publiques vont bientôt voir le jour.

Depuis les Assises nationales sur la stratégie industrielle tenues en 2007, la polémique n’a pas vraiment cessé entre les différentes parties intervenantes supposées être des partenaires dont les efforts sont censés concourir au même objectif. En principe seulement, car Hamiani, président du Forum des chefs d’entreprise, en regrettant la lenteur des réformes et en demandant plus de “privilèges” pour les entreprises, se trouve parfaitement dans son rôle de responsable d’une organisation patronale. Quant à la conception de Abdelhamid Temmar, elle se place dans la logique de la politique du gouvernement, sans pourtant verser dans le populisme qui a fait des ravages chez la classe politique et, surtout, en évitant de diluer son argumentaire dans le brouhaha électoraliste signifiant facilité et paresse intellectuelle. Cependant, on ne percera aucun secret en disant que la transition économique semble trop longue et les réformes y afférentes traînent la savate. En lieu et place d’une politique offensive en matière d’industrie censée être boostée par l’embellie financière des mois et années passées, les observateurs de la scène économique en général et les patrons algériens en particulier sont tentés par un jugement plutôt négatif.

UE et OMC : anges ou démons ?

Certains vont jusqu’à parler d’économie de bazar au vu de la libéralisation débridée du commerce extérieur et des investissements étrangers assez frileux pour le moment puisqu’ils s’appuient surtout sur le gain facile de représentations commerciales de firmes étrangères. « Les entreprises publiques souffrent de difficultés structurelles, tandis que le secteur privé demeure encore faible », estime Redha Hamiani. Le président du FCE révélait l’année passée que même si le secteur privé contribue à la création de richesses à hauteur de 80%, il n’a bénéficié que de 53% des montants des crédits destinés à l’économie. Le reste, c’est-à-dire 47%, tombe dans l’escarcelle des entreprises publiques. Il met en garde contre la poursuite d’une politique économique qui risque de faire de l’Algérie un pur marché de la consommation. « La production locale est en train de vivre une rude concurrence face aux produits d’importation. Gardons-nous de répéter les erreurs du passé qui ont fait qu’on s’était appuyé sur l’industrie industrialisante et les usines clefs en main », avertissait-il.

A partir du premier septembre 2005, l’accord d’Association entre l’Algérie et l’Union européenne entrait en vigueur. Plus de trois années après sa mise en application, l’administration des Douanes enregistre une régression remarquable des rentrées douanières. Arithmétiquement, cela relève de la simple logique. Des dizaines de produits font l’objet de franchises douanières à partir du cette date. Une autre catégorie de produits bénéficie d’un dégrèvement des droits de douanes. Mais, les effets à moyen terme attendus de ces entrées libres de marchandises de l’Union européenne sont le ‘’réveil’’ des secteurs algériens touchés par une concurrence féroce et une mise à niveau susceptible de contrebalancer les effets pervers d’une ouverture somme toute dictée par une mondialisation irrésistible des économies. D’autres ‘’secousses’’ sont aussi prévues dès que notre pays aura accédé à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ancêtre du GATT. Ces secousses toucheront aussi bien l’entreprise publique qui s’est mal préparée pour affronter la concurrence que l’entreprise privée qui vient juste de mettre le pied à l’étrier dans un contexte local des plus incertains.

Les appréhensions des acteurs économiques algériens, privés et publics, à l’égard de l’Accord d’association avec l’Union européenne se trouvent renforcées par un déficit de stratégie gouvernementale en matière de relance industrielle. « Nous n’avons encore rien récolté [de l’Accord d’association avec l’UE.] bien qu’il date maintenant deux années d’existence « , ajoutait M.Hamiani avec une note d’inquiétude. Quant à l’adhésion de l’Algérie à l’OMC, le président du Forum révèle que les négociations qui ont traîné en longueur sont dues au fait que cette organisation veut imposer à l’Algérie le réajustement du prix du gaz sur le marché intérieur de façon à le faire équivaloir aux prix pratiqué sur les marchés internationaux. Cette information a fini par être confirmée par le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, au cours de son exposé, le mois dernier, de la politique du gouvernement devant l’Assemblée populaire nationale.

Des projets à la mesure de nos capacités

Le gouvernement avait aussi posé, parfois tacitement et d’autres fois explicitement, le préalable des réformes du secteur bancaire pour réussir une telle relance. Mais le cercle vicieux semble avoir trop duré, et il est fort probable que la nécessité s’imposera que les deux ‘’béquilles’’ de l’économie seront concomitamment menées, puisque le dossier de la privatisation, partielle ou totale, de certains établissements financiers est mis sur la table du gouvernement depuis les deux dernières années.

Depuis le mauvais souvenir de la cessation de payement dans laquelle est tombé notre pays au début des années 1990 et du rééchelonnement de la dette extérieure sous la férule du FMI, le processus de désindustrialisation a subi une accélération vertigineuse. Tout le potentiel industriel national se trouve remis en cause pour plusieurs raisons : structures lourdes (héritées des “industries industrialisantes’’), carence en véritable politique de management, fragilité du processus de production dû à la dépendance par rapport à certaines matières premières, limitation de la maîtrise technologique par le principe débile d’usines ‘’clefs en main’’,…etc.

La vocation agricole du pays, longtemps mise en avant par la ‘’littérature’’ gouvernementale, a trop souffert des aléas fonciers, techniques et climatiques que l’aisance financière générée par la rente pétrolière a longtemps empêché de prendre sérieusement en charge.

Mieux et plus que tous les pays du tiers-monde qui commencent à émerger du lot, l’Algérie a les possibilités financières et l’assise industrielle minimale de mener une politique industrielle aux dimensions maîtrisables en investissant des créneaux jusqu’ici laissés presque en friche (agroalimentaire, chimie, pharmacie, textile,…), et ce, en “en s’appuyant sur la faculté des acteurs économiques à entreprendre et sur la nécessité pour l’État de promouvoir un cadre flexible et efficient, plutôt que sur un investissement industriel massif et une importation technologique effrénée’’, comme le souligne le document des Assises industrielles tenues en 2007. En d’autres termes, il est fait appel à l’imagination, à l’intelligence et au sens pratique des acteurs pour concevoir des projets créateurs de richesses et d’emplois et qui soient à la mesure de nos capacités.

À la fin 2007 dernier, Abdelhamid Temmar, ministre de la Participation et de la Promotion des Investissements, avait annoncé que treize nouvelles entreprises publiques allaient être proposées à la privatisation complète ou à une cession d’actifs.

Les analystes de la scène économique et les courants libéraux de la sphère politique jugent que cette étape des réformes à trop tardé et que ce genre d’opérations auraient pu être effectuées il y a au moins trois ou quatre ans. En revanche, les syndicats et certains partis politiques, à l’image du Parti des travailleurs, voient dans ces actes de gestion une “perte de la souveraineté’’ et surtout de probables pertes d’emplois. Entre les deux appréciations, le gouvernement ne se positionne pas ; il agit plutôt par à-coups, au gré de la montée des périls au sein de ces entreprises. Et pourtant, face à la nouvelle réalité de l’invasion de notre pays par des produits étrangers et face à la persistance de la mono-exportation (hydrocarbures), des décisions judicieuses et hardies sont attendues des pouvoirs publics pour faire dégager les horizons brumeux qui pèsent sur l’entreprise algérienne qu’elle soit publique ou privée.

Investissements : des verrous doivent sauter

Dans le domaine des Investissements étrangers directs (IDE), considérés comme une pierre de touche dans la démarche du gouvernement et d’ébauche de relance économique, et malgré les convoitises de beaucoup de multinationales et autres entreprises étrangères attirées par les immenses potentialités algériennes, ce ne sont apparemment pas les heures du grand marché. Les investisseurs ne se bousculent pas au portillon. Les griefs adressés à l’Algérie dans ce domaine au cours des trois dernières années sont à peu près les mêmes. Ils sont inhérents à la lenteur dans le processus de privatisation, l’immobilisme des établissements bancaires au sein desquels des surliquidités inquiétantes ont été enregistrées et certaines procédures bureaucratiques liées à la gestion du foncier industriel. Aussi bien pour les analystes et les partenaires économiques nationaux que pour les investisseurs étrangers tentés par un redéploiement en Algérie, les transformations et le sort réservés aux entreprises publiques algériennes après le semblant d’ouverture du pays sur le monde demeure la pierre de touche de la volonté politique des pouvoirs publics quant à leur intention de procéder aux réformes économiques tel que chanté sur tous les toits depuis 1988, lorsque les premiers textes portant sur l’autonomie de ces entreprises furent élaborés. Dans la foulée du multipartisme issu de la Constitution de 1989, des partis ont appelé à l’institution d’un grand ministère chargé des privatisations à la manière des pays de l’Europe de l’Ouest sortis de l’économie administrée juste après la chute du mur de Berlin.

La frénétique recherche d’une solution ‘’labellisée’’ a fait que, au début des années 90, des experts de ces pays ‘’modèles’’ furent invités à présenter leur recettes à Alger au cours de séminaires et autres journées d’étude. Les hésitations du pouvoir algérien ne sont pas dues uniquement à la difficulté de calquer des modèles étrangers (ils le sont par la culture, par la structure même de l’économie, chez nous basée sur la rente pétrolière, et par le pendant politique qui leur tient compagnie) ; ces hésitations sont aussi dictées par d’autres considérations liées au contexte social et politique de l’époque : aucune alternative ne s’offrait aux centaines de milliers de travailleurs que la restructuration risquait de pousser à la compression ; la cessation de payement qui pointait le nez ne permettait guère de lancer des caisses de chômage ou de prendre en charge par un autre moyen la nouvelle armée de réserve ; la gestion du mécontentement populaire-déjà fort ardue du fait de la libéralisation des prix des produits de première nécessité- n’avait aucune garantie d’être bien menée d’autant plus que les horizons politico-sécuritaires s’assombrissaient par la montée des périls terroristes.

C’est pendant la décennie rouge que l’entreprise publique fit l’objet d’intérêt du gouvernement. Non pas en la soumettant à une gestion moderne et à un management de qualité, mais en la tenant sous perfusion par d’hypothétiques mesures de soutien pour la mise à niveau. Le Trésor public y laissa plusieurs milliards de dinars sans pour autant pouvoir empêcher la fermeture de dizaines d’unités et le licenciement de centaines de milliers de travailleurs. Des holdings aux SGP, seule apparemment la dénomination a changé. Une partie de ces entreprises, les banques en l’occurrence, voient leur gestion décriée aussi bien par les acteurs économiques nationaux que par les partenaires étrangers. Leur contribution au financement de l’économie nationale est des plus problématiques. Jusqu’en 2008, une estimation des surliquidités- capital dormant- donnait 1400 milliards de dinars au niveau des banques publiques. Face à l’invasion des produits étrangers induite par une mondialisation sans frein, devant les maigres résultats obtenus par notre pays de l’Accord d’association avec l’Europe, et dans un contexte où l’économie informelle prend dangereusement le pas sur l’économie structurée, quelles chances a encore l’entreprise algérienne-publique ou privée- pour soutenir la concurrence et sauvegarder les emplois ?

Amar Naït Messaoud

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