Retour à Targa

A cela s’ajoute, bien sûr, le bleu azur du ciel dégagé de ce mois de juillet. Le chemin qui dessert la localité à partir du chef-lieu de la commune de Saharidj paraît interminable en raison de son état dégradé et des circonvolutions imposées par un relief montagneux. Une dense chênaie forme un tapi continu sur la partie haute de la route et qui se prolonge, vers le sommet de Lalla Khedidja, par une cédrai dont les arbres ont plusieurs siècles d’âge. Des carottages effectués par des spécialistes ont révélé que certains sujets datent de l’époque de Massinissa et de Jugurtha, c’est-à-dire 21 siècles. Nous sommes dans le territoire du Parc national du Djurdjura (PND) qui s’étale sur les deux wilayas de Bouira et Tizi Ouzou avec une superficie de 18. 500 hectares. Le Parc est classé comme une réserve de la biosphère. Tout le long de la route, des panneaux invitent les visiteurs à respecter la nature en évitant le dépôt d’ordures et la chasse. A l’approche d’un grand virage en fer à cheval, au-dessous duquel passe Ighzer N’Taghzout qui prend naissance du sommet de Lalla Khedidja et se prolonge par Ighzer Ouakkour, apparaît le petit village d’Ighzer engoncé dans des bosquets et des vergers. De ce fait, les maisons abandonnées au cours de la « décennie rouge », se devinent plus qu’elles ne s’exhibent au visiteur. Les pans de murs sont à peine aperçus au travers des vastes frondaisons de frêne et de chêne. Un contraste fort remarquable par rapport à la plaine de M’chedallah : ici, l’eau coule de partout ; elle suinte des talus et des petits escarpements dressés au-dessus des fossés pour imbiber de son humidité une litière épaissie par la chute des feuilles. Comme son nom l’indique, Ighzer (rivière) est situé sur les deux berges de la rivière torrentielle descendant de Lalla Khedidja. Ses habitants, qui sont une autre fraction du arch Iwakourène, ont fondé, avec ceux de Taddart Lejdid, la nouvelle ville de Raffour, dans la plaine de l’oued Sahel qui, à l’époque, était un camp militaire colonial appelé « Camp de toiles », ce qui s’est transformé en « Etoile ». Cela s’est passé en 1957 après le bombardement des deux villages par l’armée française à six mois d’intervalle. Arrivés au niveau de Taddart Lejdid, nous pouvons admirer de loin tout le panorama de la vallée du Sahel (sur l’axe Ahnif-M’chedallah-Raffour) et les monts et monticules de Béni Mansour et Béni Abbes (sur les hauteur d’Ighil Ali, wilaya de Bgayet). Une piste fort pentue et rocailleuse bifurque vers le haut et traverse les propriétés des Iwakourène de Taddart Lejdid. Nous avons l’impression de revivre le tableau présenté par Mouloud Feraoun dans la première page de « La terre et la sang ». Les véhicules montent péniblement ce tronçon de piste jusqu’au point où un éboulement, datant de l’hiver passé, met fin à tous les espoirs de continuer son chemin. C’est au niveau de cet endroit précis que nous avons pu découvrir une partie endommagée de l’ancien canal d’irrigation, terga, datant approximativement d’un siècle. A ce niveau, la conduite est enterrée avec des buses en ciment. Plus loin, des tronçons entiers sont aménagés à ciel ouvert, ce qui nous fait penser aux anciens aqueducs romains. Le jeune Salem, membre de l’association Taddart, en compagnie d’un autre membre assez âgé, nous explique que ce canal est synonyme de vie ici à Taddart Lejdid. Son itinéraire n’a pas changé depuis qu’il fut tracé par un aïeul paysan pour desservir le maximum de parcelles et lopins de terre appartenant aux familles de Taddart. Suite aux dommages qu’il a subis ces dernières années, cet aqueduc a bénéficié d’une enveloppe financière pour sa réfection dans le cadre des projets de proximité initiés par le ministère de l’Agriculture. Cependant, au vu de la faiblesse du montant qui lui est alloué, le maître de l’ouvrage, à savoir la conservation des forêt de Bouira, compte impliquer les populations locales dans la réalisation des travaux. Les membres de l’association sont ouverts à cette proposition et voudraient intervenir par des volontariats, surtout dans les tronçons médians du canal et dans sa partie en aval.

La féerie de Ammi AhmedLe vieux de Taddart Lejdid qui nous a accompagnés sur tout l’itinéraire de la marche insiste pour dire que la partie la plus importante du canal se trouve à Tigwdaline, la source même qui l’alimente. Elle est située au bas de Tizi N’Ath Ouabane, dans une sorte de dépression conique. Aujourd’hui, l’eau qui en jaillit se déverse presque en pure perte dans le talweg. En cours de route, éreintés par une montée de chemin pédestre qui ne veut pas prendre fin, nous nous arrêtâmes au bord d’un portail qui clôt la grille d’un verger verdoyant. Ammi Ahmed nous héla de loin pour nous inviter à visiter son jardin. Au bout de quelques marches bétonnées après le portail, nous mîmes les pieds dans un endroit féerique où la frondaison des figuiers, pommiers, cerisiers, poiriers joint ses couleurs et ses fragrances à l’humidité ambiante et aux ombrages à peine inquiétés par de fluets raies de lumière. Ammi Ahmed, un retraité des champs pétroliers du Sud, a mis toute son énergie dans ce champ où il a semé beauté, richesse et magnificence. Une curiosité s’impose au premier visiteur qui s’engouffre dans ces galeries végétales : en captant une source, Ammi Ahmed lui construit un bassin assez volumineux avec une vasque longiligne où se verse l’eau conduite dans un tuyau galvanisé. Le bassin est couvert d’une dalle en béton sur laquelle il construit une chambre où il se repose d’un repos mérité après les durs travaux des champs. Un de nos compagnons fit la remarque : « On ne peut avoir meilleure climatisation en ces journées caniculaires ». En effet, toute la fraîcheur du bassin situé dans l’étage inférieur monte vers le parquet de la chambre d’en haut. L’œuvre de Ammi Ahmed va plus loin et ne cesse d’impressionner l’équipe venue faire le diagnostic du canal qu’il faut coûte que coûte rénover. La treille de la vigne est construite avec des poteaux à étriers, enfoncés et bétonnés de façon à soutenir les charges les plus lourdes. Le cerisier forme un verger tellement dense et ombragé qu’il prend les aspects d’une véritable forêt. Sur une petite clairière gorgée d’humidité, Ammi Ahmed cultive le fraisier. Un peu plus haut,le laurier-sauce prend place entre deux cerisiers et tend ses feuilles dentées à qui veut en cueillir. Un autre versant du champ est complètement réservé au figuier, arbre roi des vergers de Taddart Lejdid. La marche continue vers les hauteurs du Djurdjura. En face, le versant de Takerboust impose son panorama par l’envergure du village qui, dit-on, est le plus peuplé de Kabylie. Selloum et Tiksighidène montrent leurs pitons bien en bas des lieux sur lesquels nous voguons ; cette vue aérienne nous donne d’ailleurs l’impression d’être embarqués dans un avion. Au-dessus de Laînsar n’Lgazuz, la façade de la haute colline présente une plaie qui a défiguré le beau maquis de chêne vert qui tapissait naguère toute cette étendue ; il s’agit d’un incendie qui a noirci le paysage et qui commence déjà à provoquer des éboulements de rochers et de pierres vers la rivière. Au vu des activités que les habitants de Taddart Lejdid mènent dans leurs champs et au vu de la présence humaine sur les lieux, on a des difficultés à croire que le village est déserté depuis quelques années. Les gens montent de la plaine de Raffour pour travailler la terre et les membres de l’association Taddart bougent de tous côtés pour soutenir les efforts des villageois en servant d’intermédiaires avec les pouvoirs publics. L’urgence, signale-t-on ici, est de réhabiliter et réinstaller l’ancien canal long de cinq kilomètres construit jadis par les ancêtres. Salem insiste que le canal va recréer la vie dans les champs, dans les foyers ; il va recréer la vie tout court. Alors, retour à Targa !

Amar Naït Messaoud