Bivouac de la poésie et de la révolution

Le compagnon de Jean-Senac, D’Anna Greki et de beaucoup d’autres plumes qui ont écrit les meilleurs pages de poésie sur la patrie, l’amour et la fraternité, ne nous comblera plus de sa voix à la fois chaude et rocailleuse qu’il a l’habitude d’envoyer par les ondes de la chaîne III. Le nom de Djamel Amrani demeure associé d’une façon définitive à la poésie. Poésie haute en couleurs, cristalline et au charmant mouvement arithmétique. Né en août 1934 à Aumale, actuel Sour El Ghozlane, Amrani fit ses études secondaires au lycée Bugeaud (Emir Abdelkader actuellement). En 1956, il participe à la grève des étudiants. Pendant la bataille d’Alger, il sera arrêté, et torturé à la villa Susini de triste réputation. Il racontera cet épisode de sa vie dans son livre-témoignage intitulé Le Témoin, publié aux Editions de Minuit en 1960. Son père, son frère et beau-père, Ali Boumendjel, sont arrêtés et tués. Libéré de prison, il part pour la France. Il se liera d’amitié avec Gemaine Tilliou, fondatrice des Centres sociaux d’Algérie, Jean-Marre Domenech responsable de la prestigieuse revue Esprit et avec Henri Pichette. Il se réfugiera par la suite en Suisse avant de rejoindre l’Etat-major de l’ALN à Oujda. Il participe à la création d’El Djeich », un magazine de l’armée, et à la fondation d’El Chaâb, Révolution Africaine et En-Nasr en langue française. Conseiller culturel à l’ambassade d’Algérie à Cuba, il voyagera aussi en Yougoslavie et en Russie (ex-URSS). Subjugué par les poètes de l’Europe de l’Est (Bulgarie, Pologne, Hongrie…), Djamel Amrani a essayé de partager cette passion avec les lecteurs de journaux à qui il en fait des saisissants comptes-rendus, comme la tout fait pour faire connaître ces poètes et leurs produits par l’intermédiaire de la radio Chaîne III, dans des émissions restées célèbres : « Psaumes dans la rafale »; « Poémérides », Rhizomes magnétiques », Poésie et résistance »…Parallèlement à la composition poétique dont il fera une passion inextinguible étalées sur plusieurs ouvrages, Djamel Amrani animera des chroniques littéraires dans plusieurs journaux et périodiques tenant plus à vulgariser qu’à s’exercer à une critique académique. Le critique de la littérature maghrébine, Jean Déjeux, écrit à propos du récit Le Témoin : « C’est l’un des récits les plus vrais et les plus poignants sur la guerre de Libération (arrestation, tortures).  » Il ajoute plus loin : « Les poèmes de Djamel Amrani suivent l’itinéraire de l’auteur qui est actuellement un des meilleurs poètes algériens de langue française. Les premiers recueils plongent le lecteur au cœur même de la guerre. Peu à peu, l’auteur prend ses distances et retrouve la sérénité, les voix et les voies de l’amour, de la fraternité dans la paix recouvrée. Cette poésie est d’une grande densité, sans verser dans l’hermétisme ». Outre le récit-témoignage dans lequel Amrani raconte les sévices et la barbarie de la torture qu’il a subie à la villa Susini, les premiers recueils de poèmes parus au lendemain de l’Indépendance sont marqués de cette mémoire blessée, des valeurs humaines bafouées et de la nécessité d’y résister sans faille. Il en est ainsi de « chants pour le1er Novembre » (1964), « Soleil de notre nuit » (1964), « Bivouac des certitudes » (1968)…Quel le fer m’empoisonneQue la lance me transperceQue l’obus me poursuiveEt broie mes membres rompusQue la terre sous mes pasCroule à chaque enjambéeQue les sables mouvantsS’ouvrent sur mon passage(…)Que le vent batte mes yeuxEt assèche ma soifJe marcherai toujours pour mon pays souffrantTout droit et sans répit pour ma terre gémissanteJe tomberai heureuxPour m’abreuver d’amour au lac de l’AlgérieJe vomirai ma haine sur les voleurs de vie ». Ce souffle poétique, nourri du souvenir amer des atrocités de la guerre et de l’injustice coloniale, mais aussi du combat exaltant et de la résistance héroïque face à l’injustice et à l’arbitraire, fût porté par une pléiade de poètes formés à « l’école » de la prison : Anna Greki, Danièle Amrane, Zhor Zerrari, Nadia Guendouz, Bachir Hadj Ali et bien sûr, l’illustre précurseur Kateb Yacine. « Les années n’existent pas pour passer le seuil de la liberté », écrivait Djamel Amrani en 1960, Fidèle à la fraternité militante et attaché à la poésie en tant que langage universel des âmes portées sur le bien et le beau, Djamel Amrani aura marqué son parcours par une rare constance dans l’investigation de nouvelles formes de poésie et dans la passion mise au service de celle-ci. « Et voici s’iriser la caravane de l’avenir/semer à tous vents entre l’insulte et la blessure les cendres arrachées au sceau du soleil », écrit-il dans « Bain de sel, Bain de nuit » (Oujda-1962).

Amar Naït Messaoud