Au cœur de la politique de l’entreprise

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Mais, comme le rappellera le secrétaire général de l’UGTA à Jijel, la politique salariale, tout en étant une préoccupation majeure des syndicats et des pouvoirs publics, ne peut se réaliser sans le redressement de l’entreprise algérienne, qu’elle soit publique ou privée, et sans une politique d’investissement hardie et pérenne. L’année dernière, le président de la République a fait une critique acerbe de la politique économique du gouvernement orientée vers l’investissement. C’est un constat sévère qui remise en cause de pratiques bureaucratiques lesquelles, au demeurant, ne datent pas des dix dernières années. La culture de l’assistanat et de la rente remontent aux fondations de l’économie algérienne post-indépendance. Les analyses faites à ce sujet font voir de terribles débordements sur la culture et le comportement quotidien des populations et de l’administration. Nul besoin de revenir ici sur les errements de la politique économique et les fourvoiements de la gouvernance en général qui ont installé les institutions du pays et les jeunes Algériens dans un infini stand-by au moment où les économies émergentes et les nations soucieuses de leur place dans l’échiquier mondial se préparent- via la stratégie d’investissement, la politique de l’école et de l’université, les dispositifs de création d’emploi et la politique de rayonnement culturel- à vivre avec le minimum de ‘’dégâts’’ la mondialisation rampante, phénomène qui fait fi des distances et des anciennes cloisons idéologiques.

Comment sauver l’outil de production ?

Il est vrai qu’en Algérie la politique par laquelle les autorités comptent gérer l’héritage du secteur public économique constitue imparablement la pierre de touche de la volonté des pouvoirs publics d’insuffler une nouvelle dynamique à la stratégie d’investissement. C’est sur ce point qu’en grande partie le gouvernement était attendu par les acteurs du secteur privé (national et étranger) pour connaître la direction de ‘’la boussole’’ des investissements dans Les opérations d’assainissement qui ont englouti des milliards de dinars n’ont pas permis de sauver la totalité des entreprises boiteuses. La remise en cause de la privatisation de plus de 200 entreprises publiques, annoncée à la fin de l’année dernière par Madjid Sidi Saïd, est censée insuffler une nouvelle vitalité à ces dernières par le moyen de nouvelles restructurations et autres remises à flot. Aussi bien pour les analystes et les partenaires économiques nationaux que pour les investisseurs étrangers tentés par un redéploiement en Algérie, les transformations et le sort réservés aux entreprises publiques algériennes après le semblant d’ouverture du pays sur le monde demeure la pierre de touche de la volonté politique des pouvoirs publics quant à leur intention de procéder aux réformes économiques tel que chanté sur tous les toits depuis 1988, lorsque les premiers textes portant sur l’autonomie de ces entreprises furent élaborés. Dans la foulée du multipartisme issu de la Constitution de 1989, des partis ont appelé à l’institution d’un grand ministère chargé des privatisations à la manière des pays de l’Europe de l’Ouest sortis de l’économie administrée juste après la chute du mur de Berlin. La frénétique recherche d’une solution ‘’labellisée’’ a fait que, au début des années 1990, des experts de ces pays ‘’modèles’’ furent invités à présenter leur recettes à Alger au cours de séminaires et autres journées d’étude. Les hésitations du pouvoir algérien ne sont pas dues uniquement à la difficulté de calquer des modèles étrangers-ils le sont par la culture, par la structure même de l’économie (chez nous basée sur la rente pétrolière) et par le pendant politique qui leur tient compagnie – ; ces hésitations sont aussi dictées par d’autres considérations liées au contexte social et politique de l’époque : aucune alternative ne s’offrait aux centaines de milliers de travailleurs que la restructuration risquait de pousser à la compression ; la cessation de payement qui pointait le nez ne permettait guère de lancer des caisses de chômage ou de prendre en charge par un autre moyen la nouvelle armée de réserve ; la gestion du mécontentement populaire-déjà fort ardue du fait de la libéralisation des prix des produits de première nécessité- n’avait aucune garantie d’être bien menée d’autant plus que les horizons politico-sécuritaires s’assombrissaient par la montée des périls intégristes..

Une compétitivité freinée par un marché défavorable

C’est pendant la décennie de terrorisme, après que l’Algérie eut procédé au rééchelonnement de sa dette extérieure et eut été contrainte au passage sous les Fourches caudines du FMI (avec les conditionnalités ayant pour nom PAS : Plan d’ajustement structurel), que l’entreprise publique fit l’objet d’intérêt du gouvernement. Non pas en la soumettant à une gestion moderne et à un management de qualité, mais en la tenant sous perfusion par d’hypothétiques mesures de soutien pour la mise à niveau. Le Trésor public y laissa plusieurs milliards de dinars sans pour autant pouvoir empêcher la fermeture de dizaines d’unités et le licenciement de centaines de milliers de travailleurs. Des holdings aux SGP, seule apparemment la dénomination a changé. Une partie de ces entreprises, les banques en l’occurrence, voient leur gestion décriée aussi bien par les acteurs économiques nationaux que par les partenaires étrangers. Leur contribution au financement de l’économie nationale est des plus problématiques. Jusqu’à la fin 2008, une estimation des surliquidités- capital dormant- donnait 1400 milliards de dinars au niveau des banques publiques. L’expérience précipitée des banques privées s’est vite transformée en cauchemars qui ont pour noms Khalifa, BCIA, etc.

Les fermetures des ateliers continuent en cascades et les nouvelles cohortes de chômeurs ajoutent leurs chiffres aux bilans de l’emploi qui ne sont déjà pas luisants. Face à l’invasion des produits étrangers induite par une mondialisation sans frein, devant les maigres résultats obtenus par notre pays de l’Accord d’association avec l’Europe et dans un contexte où l’économie informelle prend dangereusement le pas sur l’économie structurée, quelles chances a encore l’entreprise publique algérienne pour soutenir la concurrence et sauvegarder les emplois ? Face à la conjoncture mondiale qui a poussé les économies des pays industrialisés à revoir leur stratégie de financement quitte à faire entorse au sacro-saint principe de l’économie de marché, la situation des entreprises algériennes n’est pas de tout confort. Déjà fragilisées par les facilités d’entrées des marchandises d’importation depuis l’entrée en vigueur de l’accord d’association avec l’Union européenne en septembre 2005, certaines des filières de l’économie nationale se retrouvent devant une impasse du fait que le marché leur est complètement défavorable. Avec, en outre, l’ouverture de la zone arabe de libre-échange, les entrepreneurs algériens ont le sentiment qu’une ‘’conjuration’’ est ourdie contre le potentiel productif algérien. Que le secteur relève du textile, du bois, de cuir ou d’autres segments de l’agroalimentaire, le même constat de concurrence à armes inégales est fait par plusieurs acteurs de la scène économique nationale.

Difficultés structurelles

Donnant, l’an dernier, son appréciation sur la conjoncture économique de notre pays, M. Redha Hamiani, président du Forum des chefs d’entreprises, dira qu’elle est caractérisée par de grandes disponibilités financières générés par la rente pétrolière, mais qu’elle souffre du déficit des acteurs sur le terrain. « Les entreprises publiques souffrent de difficultés structurelles, tandis que le secteur privé demeure encore faible », constate-t-il. Il expliquera que le secteur économique public subit des restructurations perpétuelles qui l’ont affaibli et l’ont conduit à voir ses parts de marcher reculer d’une façon constante. Le secteur privé, quant à lui, patine toujours du fait que sa composante n’a pas dépassé le stade d’entreprise familiale. « Elle est de faible envergure et enfermée sur elle-même. Il faudra parvenir à des entreprises privées capables de s’autofinancer à hauteur de 30% au moins et s’acheminer vers la séparation entre les notions de propriété et de gestion. Il faut se départir de l’idée que celui qui détient les capitaux doit nécessairement gérer. 90% des entreprises privées ont une gestion familiale qui n’intègre jamais le budget de Recherche et Développement (R&D) et qui ne montre aucune volonté d’ouverture du capital. Leur comptabilité manque de transparence, ce qui explique leur non admission en bourse. Le secteur privé a recours aussi au marché parallèle puisqu’une grande partie des ressources financières ne transitent pas par les banques », ajoute M. Hamiani.

Le président du FCE révèle que même si le secteur privé contribue à la création de richesses à hauteur de 80%, il n’a bénéficié que de 53% des montants des crédits destinés à l’économie. Le reste, c’est-à-dire 47%, tombe dans l’escarcelle des entreprises publiques. Il met en garde contre la poursuite d’une politique économique qui risque de faire de l’Algérie un pur marché de la consommation. « La production locale est en train de vivre une rude concurrence face aux produits d’importation. Gardons-nous de répéter les erreurs du passé qui ont fait qu’on s’était appuyé sur l’industrie industrialisante et les usines clefs en main », avertissait-il. Dans le contexte de l’économie algérienne, explique-t-il encore, le marché a subi de profondes transformations. Les acteurs économiques sont invités, dès lors, à revoir leur perception des défis. Les grands écueils ne se situent pas exclusivement au niveau du foncier, du financement bancaire et de la bureaucratie administrative. De nouveaux problèmes, inconnus par le passé, sont en train de surgir dans la sphère de production. « L’acteur économique ne sait pas encore que sa marchandise peut rester en stock suite à l’entrée envahissante des produits asiatiques et turques lesquelles bénéficient de prix concurrentiels et de la meilleure qualité. De nouvelles charges devraient être supportées par le producteur algérien : publicité, réseau de distribution, réseau commercial. Le marché algérien connaît d’autres problèmes nouveaux à l’exemple de la croissance fulgurante du marché parallèle et la contrefaçon. On est arrivé au constat qu’il est plus facile d’acheter de l’étranger des produits de contrefaçon à prix modique que de les fabriquer localement. Sur plusieurs aspects, le marché est dominé par les importateurs en place et lieu des producteurs « . Dans une situation aussi délicate, où l’importation s’avère plus facile et plus assurée à réaliser que l’activité productive, le danger réel s’avère être que « l’Algérie se transforme en une grande surface de vente. Les produits locaux resteront en entrepôt et les produits étrangers s’écouleront facilement ».

Quelle sort pour la stratégie industrielle ?

Plus de trois années après l’entrée en vigueur de l’Accord d’association avec l’Union européenne, l’administration des Douanes enregistre une régression remarquable des rentrées douanières. Arithmétiquement, cela relève de la simple logique. Des dizaines de produits font l’objet de franchises douanières à partir du cette date. Une autre catégorie de produits bénéficie d’un dégrèvement des droits de douanes. Mais, les effets à moyen terme attendus de ces entrées libres de marchandises de l’Union européenne sont un “vent de fraîcheur” pour secteurs algériens touchés par une concurrence féroce et une mise à niveau technologique susceptible de contrebalancer les effets d’une ouverture somme toute dictée par une mondialisation irrésistible des économies. D’autres “flottements” sont aussi à prévoir dès que notre pays aura accédé à l’Organisation mondiale du commerce. Les ondes de choc toucheront aussi bien l’entreprise publique qui s’est mal préparée pour affronter la concurrence que l’entreprise privée qui vient juste de mettre le pied à l’étrier dans un contexte local des plus incertains. Les appréhensions des acteurs économiques algériens, privés et publics, à l’égard de l’Accord d’association avec l’Union européenne se trouvent renforcées par un déficit de stratégie gouvernementale en matière de relance industrielle. « Nous n’avons encore rien récolté [de l’Accord d’association avec l’U.E.] bien qu’il date maintenant deux années d’existence », ajoutait M.Hamiani avec une note d’inquiétude. Les flèches décochées en mars dernier par Ahmed Ouyahia à l’endroit d’Abdelhamid Temmar sur l’ ‘’inefficacité’’ de la stratégie industrielle dont les assises remontent à 2007 jettent un peu plus d’ombre sur la politique à court terme que le gouvernement compte développer en direction des entreprises.

Amar Naït Messaoud

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