L’ombre du passé et la chaleur du présent

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Le projet de la visite du président, Abdelaziz Bouteflika à Paris bénéficie d’une attention peu coutumière dans les médias et les milieux politiques des deux pays à telle enseigne que les observateurs et les analystes des relations algéro-françaises se perdent en conjectures et versent dans les ratiocinations qui en disent long sur le poids, la nature et la dynamique des rapports entre les deux pays. Ces rapports, vu dans une logique froide qui placent les États dans une position de souveraineté complète et assumée, sont difficiles à décrypter au premier degré. Ils invitent même parfois à des lectures aux antipodes de la densité des relations établies depuis presque deux siècles entre les deux rives de la Méditerranée.

L’ombrageux Bouteflika, au lendemain de élections présidentielle d’avril 1999 qui l’a porté à la tête de l’État et que la France n’a pas “bénie” de son onction, avait avisé l’ancienne Métropole qu’il n’y avait plus place pour la “souveraineté limitée” et que l’idée de “paradis perdu” devait laisser place à une relation d’État à État basée sur les intérêts communs.

En tout cas, les rancœurs et les passions liant les deux rives de la Méditerranée commencent à peine à s’estomper pour céder la place à un regard plus ou moins lucide et une appréhension de “cœur et de raison” du legs que constitue la colonisation de l’Algérie.

Notre pays ne fut pas seulement une terre de conquêtes et de convoitises cupides liées au système “impérialiste” mondial qui, selon Lénine, est le stade suprême du capitalisme. Il était aussi, et simultanément, la terre d’accueil de populations et de cultures diverses. A l’occasion même de ces conquêtes, des familles s’étaient établies en Algérie. La coexistence des communautés— malgré les heurts et les distorsions qui l’ont caractérisée—, a donné lieu à des amitiés des familiarités et à des connivences indéniablement fécondes.

Le travail de mémoire relatif à la période coloniale ne cesse de se conforter et de trouver chaque jour son terrain d’expression. La loi française de février 2005 qui glorifie la présence coloniale en Afrique du Nord et qui enjoint au ministère de l’Éducation nationale de vulgariser les bienfaits civilisationnels du colonialisme a, d’une façon ou d’une autre, hâté le retour de mémoire et fait braquer les regards des historiens et des politiques sur une période où le déterminisme de l’histoire a fait rencontrer dans la douleur et le sang deux peuples issus d’aires culturelles et identitaires forts différentes.

Des deux côtés de la Méditerranée, le regard vers le passé se nourrit non seulement des faits du passé, mais également du regard porté et imposé par le présent. Cette forme de recul n’est évidemment pas sans danger sur l’objectivité et la remise en contexte des événements. En Algérie, le dernier amendement constitutionnel du 12 novembre 2008 initié par le président Bouteflika comporte aussi, au-delà de la mécanique institutionnelle qu’il s’est proposé de réajuster, une clause sur l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération et sur la protection des symboles de cette grande épopée. L’actuelle prolixité des médias- faite de spéculations et pleine de non-dits— sur la visite de Bouteflika en France ne paraît pas jouir de toutes ses justifications d’autant plus que le président français et le président algérien ont eu, depuis l’accession de Bouteflika à la présidence algérienne, à faire des visites croisées qui ont été marquées par le faste protocolaire, l’engagement du partenaire français dans l’œuvre d’investissement en Algérie et la remise à plat de certains dossiers pendants entre les deux pays, à l’exemple des archives d’Algérie détenues par les autorités françaises. Il demeure vrai que ces mêmes visites ont été grevées du poids de l’histoire qui réapparaît en surface à chaque occasion qui lie solennellement les deux pays. C’est ainsi que, au lendemain de sa première visite en France au début de son premier mandat, Bouteflika voit ressurgir le vieux dossier des harkis et fils de harkis. Notre président suscita même l’ire de certains officiels français lorsqu’il compara les premiers aux “collabos” français de l’occupation allemande.

Le déplacement de Nicolas Sarkozy en Algérie a été, lui aussi, entouré d’un faste et d’un agenda peu ordinaires, même si, quelques jours auparavant, le ministre des Moudjahidine a essayé de mettre ‘’un cheveu dans la soupe’’ en rappelant les origines juives du président français. Toutefois, Bouteflika a su étouffer le scandale en rassurant au téléphone Sarkozy que la seule personne habilitée à parler au nom de l’Algérie était bien lui.

Dans le contexte de la crise mondiale

Dans ce décor des relations algéro-françaises où se mêlent le subjectif et l’objectif, la mémoire et le présent, la paradis perdu et le “dépit amoureux” (dixit Bouteflika), les flux humains générés par un surcroît d’émigration vers la France ne font que se renforcer. Ce chapitre des rapports entre les deux pays renvoie également au dossier de l’immigration clandestine dont la gestion est devenue une véritable obsession pour les autorités françaises. Dans cette optique, Sarkozy avait même fait une tournée africaine pour identifier avec les autorités des pays concernés par ce phénomène les voies et moyens pour organiser l’assistance et l’aide françaises en direction des ces pays de façon à permettre un développement national qui jugulerait un tant soit peu les flux migratoires. Les signes de bonne volonté du pouvoir politique en France tendant à rasséréner et à “pacifier” ses relations avec ses ex-colonies et particulièrement l’Algérie n’ont pas manqué. La politique de la diversité, en vertu de laquelle des ministres et secrétaires d’État sont choisis parmi les cadres d’origine étrangère, en est une des facettes. Cependant, pour que les intérêts de la France soient toujours sauvegardés, la politique de l’immigration a vu, avec Nicolas Sarkozy, son encadrement administratif, juridique et social se resserrer et se corser davantage. Quant aux relations strictement économiques entre les deux pays, le temps semble révolu où la COFACE (organisme d’assurance des investissements français à l’étranger) faisait porter une épaisse ombre sur la situation sécuritaire en Algérie. En effet, des investisseurs étrangers hors de France se référaient, comme à une boussole infaillible, à cet organisme pour prendre la température des risques qui pèseraient sur leurs investissements dans le cas où ils seraient intéressés par l’Algérie. Après avoir constaté que, en matière d’investissement comme dans d’autres domaines de la vie, la nature a horreur du vide— car entre-temps les sociétés sud-coréennes, chinoises, turques, canadiennes ont “osé” s’installer en Algérie—, la France a commencé à rectifier le tir depuis le milieu des années 2000, même si des observateurs de la scène économique sont convaincus que le volume des échanges et les créneaux d’intervention sont en deçà des possibilités réelles.

Néanmoins, certains gestes des officiels français en direction de pays à fortes recettes pétrolières comme l’Algérie ne trompent pas. Dans le contexte de la crise mondiale qui a durement frappé leur pays, ils ne cessent de multiplier les initiatives et de faire les “yeux doux”— y compris dans le cadre de la nébuleuse UPM (Union pour la Méditerranée) qui n’a pas encore donné corps à la fièvre politique ayant présidé à sa naissance— pour ouvrir le marché algérien à plus de réceptivité des produits français.

Amar Naït Messaoud

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