La société, le sérail et les attributs de la citoyenneté

n Par Amar Naït Messaoud

Dans l’étape du lycée, l’ouverture de l’esprit et la curiosité intellectuelle naissante des élèves réclament pourtant d’aborder les concepts de citoyenneté, de libertés publiques, de bonne gouvernance et des droits de l’Homme pour pouvoir ancrer assez tôt les lycéens dans le socle de la réflexion où sont censés se croiser et se fertiliser les idées philosophiques, les concepts économiques et les premières notions des sciences politiques.

Déjà, dans le cours d’histoire, les personnages ayant marqué leur siècle par leur apport en idées ou en tendances artistiques sont injustement marginalisés au profits des rois, des chefs de guerre et des affaires du sérail. Le siècle d’Ibn Khaldoun, le 14e, est connu dans les manuels scolaires algériens comme étant le siècle de la décadence de la civilisation musulmane, période qui préfigurait la chute de Grenade un siècle plus tard. L’auteur des Prolégomènes demeure, chez la plupart des lycéens, méconnu, souvent même ignoré, si ce n’est son nom prestigieux. Ce n’est que pure logique lorsqu’on sait que le pérégrin maghrébin a été réhabilité, au moyen d’une recherche harassante, par une élite orientaliste européenne, principalement française, qui a pu accéder à ses manuscrits et les traduire. Le père de la sociologie, dont certaines idées se retrouveront plusieurs siècles après sa mort chez des penseurs, théoriciens et philosophes européens (Auguste Comte, Marx, Th. Hobbes, Max Weber,…) n’a pas été prophète en son pays ; tout en sachant que son pays allait de Grenade au Caire, en passant par Tiaret et Bougie.

En tant qu’ensemble de disciplines participant à la préparation des cadres de la nation pour prendre en charge, demain, les questions économiques et sociales du pays, et en tant que domaine faisant partie de la culture de la citoyenneté et de la formation des élites, les sciences humaines sont, à dessein, dévalorisées par les décideurs des pays arabes. C’est, en quelque sorte une conséquence logique- voire même un axe fondamental- du travail de soumission des peuples à la volonté des princes, travail qui exige l’anéantissement de toute pensée critique et de réflexion citoyenne.

Improbable background culturel

L’on raconte que les cours de philosophie ont été arabisés en Tunisie à la suite d’une année de protestations sociales organisées par les étudiants et les ouvriers. N’est-ce pas que c’est fort significatif cette façon d’inhiber la fonction critique et d’éveil d’une discipline importante des sciences humaines ? L’arabisation est, ici, prise comme une mesure de répression. De même, les autres matières enseignées au collège et au lycée n’ont jamais permis l’accumulation d’un background culturel qui aurait permis à l’étudiant universitaire d’aborder avec assurance les modules plus élaborés qu’on lui présente. Sur ce plan, le seul regard jeté sur l’enseignement de l’histoire et de la géographie nous renseigne amplement sur le désastre pédagogique provoqué dans les sciences humaines. En effet, comment pourra-t-on aborder les thèmes de la gestion de la Cité, de la gouvernance, de la représentation politique, de la volonté générale, des élections, de la division internationale du travail, de la genèse et l’évolution des conflits sociaux, des rapports entre la croissance et le développement, de mobilité sociale, du chômage,…etc., lorsque, pendant toute sa scolarité, l’élève ou l’étudiant n’a eu droit qu’au ronronnement d’une chronologie à apprendre par cœur qui exclut la société sous toutes ses facettes (luttes d’intérêt, crises économiques, production culturelle,…).

L’école et l’université algériennes ont besoin d’immerger dans la profondeur de la pensée politique telle qu’elle est enseignée dans les autres pays du monde. C’est en revisitant les territoires de la réflexion politique que seront mises au jour les évolutions des systèmes de gouvernement, la marche inexorable des sociétés vers plus de progrès et de liberté et les différents modes de gestion de la cité sur lesquels se base le contrat social. Il ne peut y avoir de culture politique par le seul fait d’adhérer à un parti.

La réflexion et la pensée politiques ont connu un florissant destin dans l’Antiquité gréco-romaine. « La République » de Platon, à elle seule, constitue, pour l’époque considérée, un monument. Au Moyen-Âge, la pensée politique a souvent subi une confusion avec le mysticisme et la pensée religieuse, phénomène renforcé par les Croisades. C’est avec Ibn Khaldoun qu’un début de pensée rationaliste émergera du bassin méditerranéen. Un siècle plus tard, un autre méditerranéen d’Italie abordera à sa façon la ‘’science du sérail ». Machiavel aura profité de toutes les idées qui ont été produites au sujet de la société, des classes sociales et du gouvernement pour se lancer dans le thème qu’il a serré au maximum autour de la royauté, du prince et des relations et enjeux qui se nouent entre eux.

Le siècle des Lumières a pu tirer les leçons des luttes sociales, de la transformation du Clergé, des découvertes scientifiques pour annoncer une autre vision qui fait privilégier la notion de représentation politique. Avec Rousseau, naîtra le concept de Contrat social et s’affinera la notion de volonté générale.

Un savoir global fondé sur la connaissance de l’homme

Un peu plus d’un siècle après la magistrale ‘’Muqaddima » d’Ibn Khaldoun, le monde méditerranéen a produit l’une des premières et inaltérables œuvres de sociologie politique qui allait bouleverser les connaissances en la matière fondées jusque-là davantage sur des bases mystico-théologiques que sur des canons rationnels, comme elle allait jeter les premiers jalons des règles de gouvernement dans leurs rapports dialectiques avec la gestion de la Cité.

Comme le pérégrin andalou, inventeur des notions de ‘’Aâçabia » et de ‘’citadinité/bédouinité » émises dans une période où le monde islamique plongeait dans une déchéance historique caractérisée par le repli sur soi et la soumission aux puissants du moment, le prince florentin avait connu les délices ouatées du sérail et la méchante ingratitude des décideurs pour qui le diplomate n’aurait été qu’un sous-fifre bon aux missions commandées et dont il fallait se débarrasser dès qu’il manifeste des désirs d’autonomie morale et intellectuelle. Six siècles après sa disparition, le savant Abderrahmane Ibn Khaldoun reste toujours une des références essentielles en sciences humaines et particulièrement en sociologie, branche à laquelle il a grandement contribué pour lui donner les premiers fondements épistémologiques et les éléments nécessaires à sa pratique. Les travaux élaborés dans l’Antiquité par Platon et Socrate ayant trait à la gestion de la Cité (c’est le sens même du mot ‘’politique ») étaient axés plutôt sur des principes généraux se basant sur les notions de commandement, de liberté et de contrainte. Il a fallu attendre treize siècles plus tard pour voir la science politique et la sociologie appréhender l’homme dans sa globalité et dans son environnement le plus complet. Cela est arrivé avec Ibn Khaldoun (1332-1406), ce savant qui constitue un paradoxe de l’histoire de l’Islam- car ayant vécu en pleine période de reflux de la civilisation musulmane, appelée d’ailleurs époque de la Décadence (Asr el Inhitat, ou bien encore el Hadhidh)- et qui percera de son vivant par son comportement peu orthodoxe avec les princes et les institutions de la période considérée et, après sa mort, par l’œuvre historique qu’il a léguée à l’humanité. Cette œuvre inestimable, où se mêlent l’inventaire historique, l’analyse sociologique et la vision politique, trouvera une place honorable dans ce qui, aujourd’hui à l’université, est appelé anthropologie sociale et culturelle. Ibn Khaldoun va même au-delà. L’éventail de ses étude embrasse aussi la politologie et l’économie politique telles qu’elles sont développées aujourd’hui dans leurs chaires respectives sur les campus. Le fondateur de la sociologie et de la science portant sur les fondements du pouvoir politique-qu’on pourrait appeler aujourd’hui politologie-, annonciateur de Machiavel (un siècle plus tard), de John Locke et de Montesquieu (deux siècles après), est considéré comme le précurseur, à l’échelle du monde méditerranéen, de la pensée rationaliste appliquée à la vie des hommes. Les notions de classes, de la stratégie de survie, d’espace vital et de …l’aménagement du territoire, ont été abordées au 14e siècle- trois siècles avant la période des Lumières en Europe-par cet intellectuel maghrébin qui a su concilier la foi musulmane avec les impératifs de curiosité scientifique.

Ibn Khaldoun : une bougie dans l’obscurité naissante

Le dernier signe funeste de la fin de la civilisation arabo-musulmane a été la chute de Grenade en 1492, événement qui marqua la fin du rayonnement culturel et de la domination politique des royaumes et dynasties de l’Islam dans le monde méditerranéen. La percée fulgurante de l’empire ottoman à partir de la prise de Constantinople (le 29 mai 1453) par Mohamed 1e n’a jamais eu la dimension civilisationnelle incarnée par les royaumes musulmans depuis les Omeyyades jusqu’aux rois tawaifs d’Andalousie en passant par les Abbassides et les dynastie musulmanes berbères de l’Afrique du Nord. L’action militaire, l’expansion territoriale, le mysticisme religieux et le zèle dans la récolte de l’impôt se sont largement substitués aux arts et lettres et à la réflexion scientifique.

Ibn Khaldoun peut être considéré comme la dernière chandelle de cette civilisation et le début de l’ère ‘’sociologique » laquelle, après lui, sera prolongée par la pensée européenne de la Renaissance et des Lumières (Nicolas Machiavel, John Locke, Montesquieu) et, plus près de nous, Durkheim, Max Weber, Raymond Aron,…Mais, celui qui s’est sans doute le mieux inspiré de la pensée d’Ibn Khaldoun parmi l’élite européenne c’est Auguste Comte (1798-1857), fondateur du positivisme. La caractéristique essentielle de l’œuvre d’Ibn Khaldoun est d’abord cette polyvalence qui prévaut dans l’analyse qu’il fait de la société et des groupes sociaux. Cette analyse requerrait aujourd’hui l’intervention de plusieurs spécialistes : le géographe, l’historien, le sociologues, le linguiste, l’économiste,… L’autre aspect aussi important de sa réflexion réside dans cette rupture épistémologique avec l’héritage idéologique et culturel de la pensée musulmane confinée, depuis l’ère dite de la Décadence, dans des querelles byzantines où se mêlent mysticisme, spéculations oiseuses et, déjà, nostalgie de l’âge d’or. Ibn Khaldou a orienté ses efforts vers l’explication des phénomènes de société en se basant sur les conditions et les causes réelles qui les ont engendrés. Ces causes peuvent remonter loin dans l’histoire ou avoir pour origine l’actualité tumultueuses que le savant maghrébin a eu à vivre en ce XIVe siècle, siècle des derniers jours de l’Andalousie annonçant déjà la Reconquista, de la grande peste en Europe et de l’exportation de la porcelaine ‘’bleu de Chine » vers le Vieux continent.

Un amusnaw précurseur

Ce nom que Mouloud Mammeri a donné aux savants ‘’sans diplôme » ayant officié sur la terre du Maghreb et qui ont produit sapience, poésie, connaissances pratiques et savoir théorique est parfaitement applicable à notre savant. Abderrahmane Ibn Khaldoun est né le 27 mai 1332 à Tunis d’une famille de notables andalous qui serait d’origine yéménite. A l’âge de quinze ans, il perdit son père, sa mère et une partie de ses enseignants suite à la peste de 1347 ayant frappé Tunis. A l’âge de vingt ans, il commença à travailler comme secrétaire (khodja) du sultan Abu Ishaq II (hafside), puis du sultan Mérinide, Abu Inan. Ce dernier le mit en prison l’incarcéra en 1356 pour complot en faveur de la dynastie des Hafsides. Il ne sera libéré qu’après la mort de d’Abu Inan en 1358. il sera alors nommé grand cadi auprès du sultan Abu Salim. Après une période de disgrâce, il obtint l’autorisation de se rendre en Espagne où il se liera d’amitié avec Ibn El Khatib, un poète, historien te éminent intellectuel de Grenade pendu pour apostasie en 1374. Ibn Khaldoun aura des missions diplomatiques importantes en Espagne, après quoi il rentrera à Bougie et travaillera comme conseiller du sultan hafside Abu Abdellah, parallèlement à ces intenses activités d’enseignement. Tantôt dans les cours des rois, tantôt à l’extérieur, il était décidément un intellectuel atypique. Il rejoint l’Espagne une seconde fois, rentre à Tlemcen où il passe quelques jours dans la mosquée de Sidi Boumediène, puis gagna Frenda, dans la wilaya de Tiaret, où il se mit, dans la grotte de la Qalaâ Ibn Slama), à l’écriture de son œuvre majeure, El Muqaddima, qui a reçu un accueil universel des plus enthousiastes après qu’elle fut découverte par les Occidentaux à partir de traductions. La rédaction d’El Muqaddima s’est étalée de 1375 à 1378. A la suite de ce grand travail intellectuel, il se retrouvera grand cadi au Caire en même temps qu’il dispensait ses cours aux écoles Kamria et Zahiria. A cause de son enseignement jugé ‘’peu orthodoxe » et réformateur, il a été condamné d’abandonner son poste de cadi au Caire, poste qu’il ne retrouvera que bien plus tard. Il visitera Jérusalem, Bethléem, Hébron et Alep et mourut le 19 mars 1406.

L’histoire et les sciences connexes

La polyvalence d’Ibn Khaldoun se trouve, à son corps défendant, réduite à l’étude de l’histoire. Malgré la manque de rigueur intellectuelle ayant permis ce genre d’écart, la justification existe cependant. Elle a pour origine la prédominance des études historiques que notre savant a eu à traiter. Cependant- le manque de vision de certaines analystes se trouve probablement à ce niveau-, à l’intérieur même de cette science qui s’appelle l’histoire, Ibn Khaldoun a eu à exercer et appliquer ses outils opératoires qui vont de l’économie domestique jusqu’à la science du sérail (ce qu’on peut aujourd’hui nommer sciences-po. ou politologie) en passant par la sociologie, l’anthropologie culturelle et la science religieuse. El Muqaddima, ouvrage qui a bénéficié d’une multitude de traductions dans les langues européennes, constitue de ce fait la quintessence de la pensée khaldounienne et la synthèse de tous ses efforts intellectuels. «M’introduisant par la porte des causes générales dans l’étude des faits particuliers, j’embrassai, dans un récit exhaustif, l’histoire du genre humain. Aussi, ce livre rend-il accessible toutes les leçon si difficiles à saisir de la sagesse ; il assigne aux événements politiques leurs causes et leurs origines et forme un recueil philosophique, un répertoire historique», écrit Ibn Khaldoun au début de sa Muqaddima La plupart des événements auxquels on a affaire dans ces Prolégomènes (traduction consacrée du titre El Muqaddima) constitue l’actualité tumultueuse de l’époque vécue par l’auteur.

Doit-on pour autant considérer Ibn Khaldoun comme un chroniqueur ? Non ! Le professeur Georges Labica (traducteur d’El Muqaddima) nous invite à éviter ce raccourci. Il écrit dans l’avant-propos des Prolégomènes (Librairie Hachette, Paris-1965) : «Il est des hommes dont le rare privilège consiste à la fois à être des acteurs et des interprètes de leur temps. Ils y vivent, ils y oeuvrent apparemment captifs de leur tâche et ils savent le dire non seulement au niveau des événements- ce qui n’est point aisé pour des protagonistes-mais, mieux encore, au niveau des causes profondes qui en rendent raison. Ibn Khaldoun appartient sans conteste à cette espèce d’hommes.

Ce politique est analyste ; cet analyste est un philosophe. Derrière la poussière des faits, il perçoit des lois qu’il insère dans une vision de l’homme, attestant ainsi de la valeur d’une méthode qui, aujourd’hui encore, ne nous laisse pas indifférents. Tant il est vrai que l’exacte attention à l’homme suffit à fonder sa science et à retrouver dans la continuité historique les plus authentiques moments de sa compréhension.

Par où, Ibn Khaldoun est l’une de nos chances intellectuelles, nonobstant le fait, et à cause de lui sans doute, que lui-même fut passablement maltraité par le sort».

L’historien éclaire la société

«L’histoire se caractérise par l’examen et la vérification des faits, la recherche précise des causes et des origines des choses existantes, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et de leurs connexions», écrit Ibn Khaldoun dans le chapitre relatif à l’histoire. Il s’en prend du même coup aux anciens historiens musulmans qui ont truffé leurs récits de mythologie et de charlatanisme : «Ils nous ont transmis ces récits tels qu’ils les avaient entendus et sans se mettre en peine de rechercher les causes des événements, ni de prendre en considération les circonstances qui s’y rattachaient. La vue de la critique est en général très bornée ; l’erreur et la méprise accompagnent l’investigation des faits et s’y tiennent par une liaison et une affinité étroite (…) Les diverses branches des connaissances fournissent une simple carrière au charlatanisme ; le champ d’ignorance offre toujours à l’humanité son pâturage insalubre ; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, et le démon du mensonge est passé par les lumières de la raison». Ibn Khaldoun s’est attelé, par la suite, à expliquer les diverses facettes de l’étude de l’histoire, de la possibilité des erreurs et des risques de mauvaises interprétations.

L’une des causes des erreurs inhérentes à l’écriture de l’histoire selon l’auteur est «la tendance qu’ont en général les hommes à gagner la faveur des personnages illustres et puissants ; ils y emploient les louanges et les éloges ; ils embellissent les faits puis les propagent. Ces récits entachés de fausseté reçoivent une grande publicité. En effet, les esprits sont passionnés de louanges ; les hommes ambitionnent les biens du monde tels que le rang et les richesses». Avec cinq siècles d’avance, Ibn Khaldoun pose la problématique de l’écriture de l’histoire en termes d’objectivité et de subjectivité et assigne des limites à une connaissance qui serait non globale (car non contextualisée) des faits historiques.

«Le principe de causalité est au centre de sa méthodologie et de sa problématique de l’histoire (…) La pensée khaldounienne constitue une réelle ‘’pré-sécularisation » de la pensée socio-politique islamique. Il s’agit donc d’une véritable séparation entre la philosophie et la théologie», note Belhamideche Abdoulah de l’université de Paris IV- Sorbonne (El Watan du 5 janvier 1998).

L’historien anglais Arnold Toynbee (1889-1975) dira d’Ibn Khaldoun qu’il a «conçu et formulé une philosophie de l’Histoire qui est sans doute le plus grand travail qui ait jamais été crée par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays».

L’homme est citadin par nature

L’homme est doté, selon Ibn Khaldoun, de certains attributs qui le font distinguer de tous les êtres vivants. Ce sont les sciences et les arts, produits de la réflexion qui élèvent l’homme au-dessus de toute créature, le besoin d’une autorité, l’effort consacré à sa propre subsistance, la sociabilité, c’est-à-dire la tendance qui porte les hommes à demeurer et à se fixer ensemble.

Parce que l’homme, en tant qu’animal politique, est porté par sa nature à l’agression et à l’injustice, il est nécessaire qu’un pouvoir contienne les hommes et les maintienne à distance les uns des autres. Cependant, pour vivre, les hommes ont besoin des services de leurs semblables. « ‘’L’homme est citadin par nature ». Cette maxime, bien connue des personnes qui ont entendu expliquer les livres des philosophes, est employée par eux dans le chapitre qui démontre la réalité du prophétisme. Le mot citadin dérive de cité, terme qui s’emploie pour désigner la réunion des hommes en société. La maxime que nous venons de citer donne à entendre qu’un homme isolé ne saurait vivre ni rendre son existence complète. En effet, un seul homme est incapable d’obtenir la plénitude de l’existence et de la vie ; aussi, la nature l’oblige à chercher le concours de ses semblables afin de se procurer les choses dont il a besoin. Ce concours, obtenu nécessairement par un accord préliminaire, aboutit à une combinaison d’efforts et à tout ce qui s’ensuit». El Muqaddima a bien analysé les styles de vie, leurs origines et leurs influences sur l’état des sociétés. Elle distingue le mode de vie bédouin et le mode de vie citadin ou sédentaire. «Les gens de la bédouinité sont ceux qui cherchent les moyens naturels de subsistance en s’adonnant à l’agriculture et à l’élevage (…) Ils se contentent de l’indispensable pour la nourriture, le vêtement et l’habitation (…) Ils sont inaptes à se procurer, en outre de cela, les choses nécessites ou superflues. Ils logent dans des tentes en poils de chèvre et de chameau, dans des cabanes de bois d’arbres ou faites d’argile et de pierres, sans aucun aménagement, car ils ne veulent que se mettre à l’ombre ou à l’abri, sans plus. Les citadins s’occupent de ce qui leur apporte l’abondance et le superflu dans leur mode de vie et leurs habitudes.

La première recherche de l’homme est l’indispensable. Il n’aboutit au superflu et à l’abondance que lorsqu’il s’est procuré l’indispensable». Ibn Khaldoun nous apprend que les différences entre les peuples et les générations ont pour origine les conditions physiques dans lesquelles ils évoluent (sol, climat, relief), ce qui représente une véritable révolution par rapport à la culture de l’époque qui considérait que toute la vie de l’homme était complètement prédéterminée par la volonté divine quelles que fussent les conditions d’existence. Ainsi, dans El Moqaddima, il est démontré que «les hommes ne se sont réunis en société que pour s’aider mutuellement pour obtenir leur subsistance. Les uns cherchent à tirer leur subsistance de l’agriculture ; ils plantent et ils sèment. Les autres s’adonnent à l’élevage des moutons, des bœufs, des chèvres, des abeilles et des vers à soie (…) Ceux qui subsistent ainsi par l’agriculture et l’élevage sont appelés par la nécessité impérieuse à mener la vie bédouine parce que la campagne est assez vaste pour leur offrir ce que les cités ne peuvent leur donner. Leur cantonnement à la badiya était donc dû à la nécessité. Aussi, leur réunion et leur solidarité pour satisfaire leurs besoins, leur subsistance et leur vie en société- nourriture, abri et protection contre le froid- n’existaient-elles que dans la mesure nécessaire à la conservation de leur vie et à obtenir de quoi ne pas mourir de faim, sans rien de plus, parce qu’ils étaient incapables de dépasser ce stade».

Les Prolégomènes s’arrêtent sur certaines valeurs morales des bédouins et font l’éloge de leur sens de l’hospitalité et de leur courage, tout en mettant en relief les comportement de ruse et de tendance à l’anarchie et à l’insoumission des tribus bédouines. Les citadins seraient, eux, moins fermes, plus soumis à l’autorité et moins courageux.

Le destin chaotique du Maghreb

L’entrée des troupes hilaliennes au Maghreb à la fin du XIe siècle fournira à Ibn Khaldoun les éléments conceptuels et pratiques de sa vision sociologique de la bédouinité. Deux grands groupes, essentiellement les Beni Hilal et les Beni Souleym, anciens voisins au Yemen, allaient constituer la ‘’matière première » pour une étude approfondie du caractère bédouin dans la Muqaddima. A la suite de plusieurs migrations, les Beni Hilal s’établissent en Egypte à la fin du Xe siècle. Ils sont refoulés en Afrique du Nord par le sultan fatimide d’Egypte El Mustansir à la fin du XIe siècle. C’est sous la pression des Beni Hilal que les Berbères nomades zenatas ont été poussés vers le nord. Il en fut de même avec la tribu des Beni Souleym qui saccagea la Mecque avec les Beni Hilal en 844 et qui a fini, elle aussi, par être refoulée au Maghreb. Sur la base de ces observations et des témoignages précis qui lui furent parvenus, Ibn Khaldoun décrivit les tribus nomades arabes dans des termes peu amènes qui ont valu à leur auteur la méfiance, voire la haine de la part de certains esprits arabes bien pensants contemporains. En outre, la période où vécut Ibn Khaldoun a été caractérisée par d’immenses conflits internes au Maghreb faisant s’affronter les dynasties issues de l’éclatement du grand empire musulman des Abbassides. Mérinides, Zirides, Hafsides et autres dynasties régnantes traçaient des limites territoriales instables, se livraient aux assassinats politiques et s’entredéchiraient. «A Bougie, à Tlemcen, à Fès, Ibn Khaldoun retrouve la même situation : aucune des capitales maghrébines ne parvient à établir son assiette. Ce ne sont que rivalités forfaitures, guerres intestines, assassinats. A l’intérieur, les Etats se déchirent eux-mêmes : clan contre clan, vizirs contre sultans, usurpateurs contre prétendants et les fils contre les pères. ; à l’extérieur, invasions réciproques et destructions alternées : Mérinides contre Hafsides, Abdalwadides tantôt contre les uns tantôt contre les autres, et, tous à la fois, victimes et bourreaux de ces troupes mercenaires qu’ils puisent de plus en plus abondamment dans les réserves de la bédouinité. Aussi bien, sous l’effet de ce ballet cruel qui modifie sans la configuration politique de Tanger à Djerba, le paysage lui-même est bouleversé : villes ruinées, campagnes ravagées, voies commerciales incertaines, le désert gagne vers le Nord (…) Nul ne sait plus qui il est, ni qui il sert tant se fait profond le brassage humain que traduisent les fluctuations des groupes rivaux et le puzzle sans prégnance des souverainetés locales (…) De ce chaos, Ibn Khaldoun saura lire l’ordre caché ; de cette anarchie, il fera émerger les lois d’une histoire et les principes mêmes de sa compréhension», écrit Georges Labica dans son introduction à El Muqaddima.

Amar Naït Messaoud

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