«Mes poèmes sont mes enfants»

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La Dépêche de Kabylie : Avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Essaïd At M3emmar : Au pays des Kabyles, le père est un représentant de ta famille. Quant à la mère, elle n’en est pas une, comme si elle est étrangère, elle qui t’a enfanté.

Et comme tout cela ne me convient pas, voilà donc ma réponse à votre question :

Ma mère est d’At Wegni n Teslent, mon père d’At Meslayen, je peux aussi dire que je suis un Amichliw, et l’Amichliw est Kabyle.

Donc, Essaïd At M3emmer est un Kabyle, vivant actuellement en Allemagne, et ce depuis 18 ans déjà. Il s’est marié avec une fille du pays hôte, est père de trois enfants (Tiziri, Lewnis et Kalden).

J’ai fait également, ici, le lycée (l’Hôtellerie), même si mon travail actuel est tout autre chose.

Kabyle vivant en Allemagne, l’exil est-il une source d’inspiration ?

Qui sait, peut-être ?! Mais ici, il y a un doute en la vérité, parce que je n’étais pas quelqu’un qui voulait devenir poète. Sans trop tourner autour, je veux dire que je suis né poète. Donc, même quand j’étais au village j’ai écrit plusieurs poèmes. Mais, vous pouvez dire qu’en exil une large porte s’œuvre sur un horizon. Aussi vaste que la mer, m’est ouverte.

Je résume donc ce que je vous ai déjà dit auparavant, je vis en Allemagne. Ici, la langue officielle est la langue maternelle de Brecht, Hesse, Von Goethe, Heine…etc.

Vous êtes poète, que représente pour vous la poésie ?

Le poète est quelqu’un qui écrit de la poésie. J’imagine que vous saviez déjà où je veux arriver : Mes poèmes sont mes enfants.

Je veux aussi vous avouer une confidence :

Quoi que je fasse, même si que tout le monde le trouve extraordinaire, à moi, il me paraît mal fait. Mes poèmes ne me plaisent qu’au moment où je rime. Pour moi, je ne sais faire que cela. Je suis inhabile, voire ignorant en les autres choses.

Vous avez édité, en 2001, deux recueils, à savoir, a baba, et I kecc a Lwennas et aussi un hommage à Muhend U Yehya, pouvez-vous nous présenter ces recueils ?

C’est vrai, j’ai sorti en 2001 deux CD (1- A baba, 2- I kecc a Lwennas), chacun contient quinze poèmes. En Kabylie, ils sont aussi disponibles en K7. Et tout cela, je l’ai fait tout seul, sans l’aide des éditions. Ici, ils m’ont coûté 3000 euros, en Kabylie 100000 DA.

Mais cela ne m’a pas désespéré, parce que je sais d’où vient tout cela. Brecht disait « Celui qui lutte peut perdre, celui qui ne lutte pas est déjà perdant ».

J’ai sorti donc cette année deux autres CD dans un seul volume, où j’ai rendu hommage à Muhya, le pilier de la littérature kabyle, même si je sais qu’il mérite mieux que ce titre. Ces CD ont les titres de « Amdan igerrzen » (l’homme bon) et « Tadsimant » (l’autonomie), l’idée à laquelle je crois comme une sortie de la Kabylie de l’obscurité, comme l’a bien écrit en préface monsieur Kamal Naït Zerrad.

Je n’oublie pas de vous dire que dans chaque CD, il y a 15 poèmes. J’ai quoi dire (rire).

Vous êtes, selon des informations, sur un autre recueil pour cette année ?

J’ai plusieurs projets dans le monde de la littérature kabyle. Oui, quand les moyens se présenteront, il y aura du nouveau.

Vous composez sur des sujets divers, allant de l’amour, le pays, des sujets politiques… pourquoi ce choix ?

Le choix n’est pas écrit sur mon front comme l’est la cicatrice. Ce n’est pas moi qui sélectionne la chose, mais c’est la chose qui me choisit. Le Pays est mien, j’y suis né, lui est ma mère, moi son fils.

L’Amour avant que je ne sois poète, je suis aussi un humain, donc moi aussi j’ai des sentiments. En plus, ceux du poète sont trop vulnérables. La Politique, c’est avec elle que fonctionnent les affaires de notre vie.

La Kabylie revient toujours dans vos poèmes, quelle est sa place réelle dans votre vie, vous qui vivez en exil ?

Ici, il faut viser la tête du serpent, comme dit-on chez nous. Ma réponse pour votre question précédente “le Pays est mien, j’y suis né, lui est ma mère, moi son fils”, ici, je parle de la Kabylie, pas d’autre chose.

Je ne trouve pas d’autres mots convaincants mieux que ceux-là de Lwennas: « A le3mer-iw, a le3mer-iw, d leqbayel i d le3mer-iw » (Ô ma vie, ô ma vie, la Kabylie est ma vie !).

J’aime bien le pays des Kabyles, j’aime le peuple kabyle, même si …., ils sont au-dessus de tout ce qui existe au monde. Celui qui dira que nous ne formons pas un peuple, je lui réponds : «Ô pauvre, tu es passé à côté de la plaque !»

La poésie en Kabylie est généralement chantée, quel regard portez-vous sur les textes chantés par cette nouvelle génération?

C’est aussi une bonne question. Mais n’osez pas croire que je vais vous répondre comme vous l’attendiez !

Moi, je ne partage pas l’avis que pense la plupart. Je vous remercie de m’avoir donné l’occasion d’extérioriser ce qui me blesse, depuis longtemps, le cœur.

Donc, vaut mieux ceux d’aujourd’hui que ceux d’hier. Je ne parle pas ici des pseudo-chanteurs, sur lequels disait Lwennas “Mieux vaut cela que d’aller voler”. Ceux-là, existent dans tous les pays.

L’Allemagne en est pleine, même si Thomas Manny est né. Je parle donc des artistes comme Murad Zimu. À part l’ancien, Lwennas ou Lewnis, où sont-ils, ces chanteurs anciens qui ont des idées comme les siennes ?

Où est donc la différence entre ces anciens poètes, sans citer de noms, et Rabah Deryasa ?

Quand le bateau de la société est entrain de couler, les artistes sont ceux qui essayent de le sauver d’une calamité comme celle parvenue au Titanic, et non ceux qui occupent juste une place dans ce bateau et chantent zwi-tt rwi-tt alors qu’ils vont au fond de la mer. Qui est-ce qui a sauvé ces pays modernes dans le Moyens-Age ? Ne sont-ils pas les poètes ou les artistes en général ?

Si la plupart de nos artistes sont bons, pourquoi sommes-nous jusqu’à ce jour dans une niche couverte de poussière?

Rwu isteqsiyen tura kecc, ccah ghzigh-ak!

Lemmer ad iyi-tessunefk tegnit anda-nniden, atas, atas i zemregh a d-inigh ghef usentel-agi (sujet).

Certes, la Kabylie est issue d’une culture de tradition orale, où le mot a une place prépondérante dans la vie des Kabyles, mais d’autres moyens existent, à l’instar de l’Internet, du livre…pensez-vous que la poésie a toujours sa place dans notre société ?

Je crois que oui. En plus, nous savons tous ce qu’a écrit J. M. Amrouche sur la poésie kabyle.

La poésie est un art, elle est aussi littérature. Donc, pour que vive notre société, il faut que notre littérature vive. Aussi, sans art, la situation sera davantage critique. Donc, nous avons besoin de poésie et de l’art en général : théâtres, contes, romans, films, etc.…

Vous avez aussi composez en forme de poème des histoires anciennes, Timucuha, dans quel but avez-vous fait ce travail ?

Il y a deux choses ici:

La première est le conte « Imetti n bab idurar » (les pleurs de Bab Idurar) qu’a écrit mon ami Dr. Akli Kebaili (Akli Azwaw), qui est plein de sens extraordinaire. Donc, je me suis dit «pourquoi les Allemands ont « Faust », les Anglais ont « Hamlet », nous rien ?» Je suis passé tout un hiver à transformer « Imetti n bab idurar » en un long poème. Je ne dois pas aussi oublier de remercier beaucoup notre poète-écrivain Djamel Benaouf pour l’aide qu’il m’a apportée. La deuxième ou les autres contes, ce sont des comptes, rédigés par les Frères Grimm en allemand, que j’ai traduit en kabyle. J’ai publié trois de ces contes sur le site de la littérature kabyle www.imyura.net. Ils sont également publiés ailleurs. Pour cette occasion, je n’oublie pas de remercier Wansen, le bloger de imyura.net, pour ses encouragements. J’écris également des nouvelles, dont quatre publiés sur le site imyura.net. Une d’elle sortira dans le prochain numéro de la revue «Ssut umazi» (l’appel de l’Amazigh) publié aux U.S.A.

Si on vous sollicite pour composer des poèmes pour des chansons, vous le feriez ?

Bonne idée, pourquoi pas?

Je ne refuse pas, si je trouve des gens qui veulent travailler dans la qualité, la sagesse, l’amour aussi.

Un dernier mot ?

Si c’est ma volonté, c’est vous qui me dira maintenant quelque chose. Mais tant mieux comme ça. Si vous avez remarqué, j’aime bien trop bavarder.

Donc, il n’y a pas un seul mot, mais des mots :

Merci pour ce respect que vous m’aviez accordé, que je ne mérite pas peut-être!

Je souhaite que le peuple kabyle sort de l’impase où il est actuellement. Qu’il ouvre ses yeux, qu’il écrive, qu’il parle fierement kabyle, c’est à ce moment que nous pouvons dire que nous sommes sortis de la trappe.

Ces coffres de drogue que nous envoie l’Egypte, chantés par Lewnis, ceux quand on les ouvre, on y trouve les artistes dont je vous ai parlé, j’espère que les Kabyles se sont rendus compte et qu’ils en démolissent les dogmes.

Si vous désirez revenir une autre fois chez moi, je suis desponible.

Vive la Kabylie!

Entretien réalisé par Mohamed Mouloudj, traduction de Smaïl Abid

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