Entre carence et nuisance !

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D’autres, en rangs compacts ou à bord d’autobus destinés au ramassage scolaire, préfèrent rentrer chez eux, pour ne pas s’attirer les foudres de leurs parents et échapper par-là même à leurs corrections parfois sévères. Ainsi, à Béjaïa, les trottoirs et autres espaces se trouvant à l’extérieur des établissements scolaires constituent l’unique espace de loisir pour les collégiens et les lycéens ! Dans les quartiers, ces mêmes rejetons errent sur les trottoirs, si trottoirs existent, et se rencontrent sur des terrains nus. Ils se retrouvent ainsi livrés poings et pieds liés aux commerçants de la mort. C’est-à-dire entres les mains de dealers et autres malfrats. Décor habituel : les trottoirs jouxtant d’un côté le lycée polyvalent et le centre de formation professionnelle et, de l’autre, le collège ex-concessionnaires, situés au centre-ville de Béjaïa, fourmillent de monde. Normal. C’est l’heure de la sortie des classes. Il est 16h 30. Des groupes de quatre à six élèves peuplent les lieux. Mines enjouées, ces élèves discutent de tout et de rien en jetant regard furtif sur l’heure. Ils ne semblen pas pressés de rentrer chez eux. Au contraire, ils temporisent au maximum pour échapper aux “griffes” de leurs quartiers qui ne disposent d’aucune infrastructure de loisir. Pis encore, ils craignent de s’engouffrer dans la spirale destructrice de la toxicomanie. “ Je n’ai rien à faire dans le quartier où je réside. C’est pour cette raison que je reste ici avec mes amis. Des fois on se permet même un petit tour en ville pour nous éloigner de nos quartiers”, nous confie Mourad, un élève en deuxième année secondaire. Pour lui, l’inexistence d’espaces de rencontre et d’interclasse au niveau de son quartier est la principale raison qui les laisse vadrouiller, lui et ses amis, aux alentours du lycée où il sont scolarisés. “A Ihaddaden Ouffela, on ne peut même pas respirer. Alors il ne faut pas s’attendre à ce qu’on se précipite d’y rentrer”, explique-t-il, en précisant en outre que le bourg ne dispose d’aucun espace réservé aux bambins et aux jeunes. Tee-shirt frappé à l’effigie du club catalan, Barcelone, jean bleu délavé et chaussure de sport, Samir, quant à lui, invoque d’autres raisons plus alarmantes. Selon ce jeune lycéen de seize ans, au quartier où ses parents louent un étage de villa, il ne fait pas bon vivre. “La situation dans mon quartier n’est guère enviable. En plus du vide, on risque de tomber dans les souricières des revendeurs de drogue, alors il vaut mieux rester ici”, lâche-t-il, tout tremblant. Une réalité qui n’est, en définitive, un secret pour personne.

Virée dans quelques quartiers de la commune de Béjaïa. Lundi 28 septembre. Il est 17 heures. La route menant à Taghzouit, un quartier situé à quelques patés de maisons du campus de Targua Ouzzemour, est dans un état délabré. Une route peut bien prétendre à un record au livre Guiness pour la densité de ses nids-de-poule. Ce qui a,du reste, suscité le courroux de ses habitants l’été dernier. Mais, hélas, leur requête a essuyé jusqu’à maintenant une fin de non-recevoir de la part des pouvoirs publics. Sinon des promesses sans lendemains, parce qu’eux utilisent des voitures de service. Ils doivent encore patienter pour avoir une route praticable. En cette fin d’après-midi nuageux, des cohortes d’enfants déambulent sur les chemins boueux du quartier. Les adultes, quant à eux, s’attablent autour d’un café au niveau de la seule cafétéria du bourg. D’autres préfèrent paresser devant la télé, notamment les femmes. Bien évidemment dans ce quartier de la commune de Béjaïa, aucune infrastructure pouvant répondre aux besoins des jeunes en matière de loisir n’est érigée. Les stigmates des dernières précipitations y sont encore visibles. Il n’y a rien d’extraordinaire en apparence, juste quelques range de maisons aux façades de brique rouge nichés d’une manière anarchique dans la verdure. “Comme vous pouvez le constater, nos enfants errent comme les troupeaux d’animaux sauvages dans la rue. Ici, il n’y a aucun espace où ils peuvent se rencontrer, hormis les coins de rue et les prés avoisinants. Cela témoigne que les pouvoirs publics n’ont jamais pensé à eux. Pourtant, ils savent très bien que ces espaces sont d’une importance capitale dans le processus de socialisation des enfants”, peste un quadragénaire, enseignant et père de deux enfants. D’une langue hésitante, il “crache” tout bas le morceau. “J’ai ouï-dire même que des jeunes s’adonnent à la consommation de drogue”, divulgue-t-il en estimant que c’est une conséquence directe du manque d’espace de loisir. Pour lui, il est plus qu’urgent de combler ce vide en dotant les quartiers d’infrastructures de loisir. Autrement, ce sont les “toxico” qui auront la main-mise sur les enfants et les jeunes. Ailleurs, c’est encore pire ! Quartier Laâzib Oumaâmar. Il est 18 heures. Il fait encore jour. Cartables au dos, des élèves traînent le pas sur les trottoirs. Les cafétérias sont prises d’assaut. Des escouades d’individus de tous âges occupent les pieds des immeubles aux murs tagués. Des immondices jonchent le sol. Les fidèles pressent le pas. Il flotte comme un air de vacances, ce lundi 28 septembre. Pour plus de 2000 âmes, de quoi affoler les statistiques, il n’y a qu’un mini-jardin. Ses habitués sont de vieux retraités. Dans le quartier, il n’existe qu’un seul stade de proximité. Conséquence, les jeunes évoluent sur ce terrain à couteaux tirés. Avant d’y descendre, ceux qui ont de fortes carrures doivent “descendre” les faibles ! “Je n’autorise jamais mes enfants à venir jouer dans ce stade, parce qu’il se trouve que des bagarres éclatent entre jeunes. Un seul petit terrain pour tous ces jeunes, c’est rien”, raconte Madjid, chauffeur de bus et père de trois enfants. Quand le noir enveloppe la localité, ces mêmes jeunes, nous fait-on part, vont à la rencontre de la mort. Ceux qui mènent le commerce de la mort entrent en jeu et alimentent en dope les jeunes. Ils étalent leurs marchandises. Leur lieu de prédation : le pied d’une mosquée ! En plus de la commercialisation et de la consommation des stupéfiants, des parties de poker sont improvisées sur les lieux. Au loin le regard embrasse des tubes en béton. Deux cités-dortoirs : les 300 et 600-Logements. Là aussi, c’est la débandade. Pour chaque cité, un stade de proximité. En plus d’un jardin assez spacieux. A la longue, ces derniers sont devenus des sources de querelles ! Pour quelles raisons ? “Jusqu’à une heure tardive de la nuit, le ballon rond agite le sommeil de ceux qui se couchent tôt. Ces derniers se plaignent en effet de ce qui s’apparente à un tapage nocturne. Ils sont là, parfois jusqu’à minuit, voire au-delà, en nous empêchant de dormir avec leurs hurlements, en dépit de nos maintes remontrances. Cela est inadmissible” témoigne un vieil homme, en ajoutant que d’autres jeunes trinquent dernière les murs des immeubles dans une ambiance de fête. Du coup, les esprits s’échauffent et les résidants de ces deux quartiers se regardent en chien de faïence. Le froid entre voisins prend de l’épaisseur. Ighil Ouazzoug. Il est 19 heures. La nuit commence à tomber sur le quartier qui fait partie des endroits où il ne fait pas aussi bon vivre. A cette heure-ci, la plupart des pères de famille sont terrés dans leurs maisons. Dehors, les rues sont sales. Bouteilles et immondices jonchent le sol. Des jeunes font la queue devant un débit de boissons. Les habitations ressemblent à des cages à lapins. Dans ce quartier, il n’existe pas d’espaces de loisir et autres infrastructures où les garçons et les jeunes peuvent se défouler. Ils jouent au foot sur les chaussées, ignorant ainsi les dangers qui les guettent. Selon des habitations du bourg, plusieurs enfants ont été percutés par des voitures. Personnes, jusque-là n’a remué son petit doigt pour y remédier. Les pouvoirs publics, semble-t-il, ont d’autres chats à fouetter. Le quartier est réputé pour être la Colombie de Béjaïa.

Dans cette partie de la ville, ils seraient des centaines à brûler des joints chaque soir que Dieu fait. Le fléau a pris ces dernières années des proportions inquiétantes. Il est même déconseillé aux enfants de s’aventurer dehors le soir. Le danger est bien réel. En revanche, que peuvent-ils faire ? Où vont-ils aller ? Dans cet univers froid, où les “toxico” laissent un peu partout leurs empreintes de laideur et les jeunes naviguent entre chômage et petits boulots, que peuvent devenir les garçons ? La question reste posée. N’est-il pas temps de penser- eux ? Centre-ville de Béjaïa. Il est 20 heures. La nuit est tombée, un vent d’autonome charrie de gros nuages noirs sur la ville. Une autre nuit pluvieuse s’annonce. Le bilan des dégâts sera encore, peut-être, plus important. Les rues commencent à se vider. Dans leur passage, des voitures soulèvent de nuages de poussière. Excepté les rues commerçantes, dans les endroits isolés une étrange atmosphère règne. Terreur ? Il ne faut surtout pas fourrer son nez, là où les agresseurs font la loi. Béjaïa sombre dans un sommeil agité.

Dalil S.

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