»…Quand les intellectuels crèvent la dalle, les beggaras tiennent le haut du pavé »

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Dépêche de Kabylie : Qu’est ce qui vous a inspiré le personnage central du Roman?

Hamid Grine : tout simplement le milieu de la presse ici et dans certains pays arabes.

Déjà au 19e siècle, Balzac (Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes) ainsi que Maupassant avec Bel ami ont ausculté le monde de la presse. Ils ont décrit une faune où tous les coups bas sont permis. Pour « il ne fera pas long feu », je décris donc un milieu que je connais bien pour l’avoir longtemps fréquenté ici et à l’étranger. Même si Hassoud est inventé de toutes pièces, on trouve son spécimen dans la société algérienne. Des beggaras, il y’en a beaucoup. Pour faire court, je dirais que hassoud est un personnage de composition inspiré par notre société.

Les personnages du roman sont à profil duel et contrasté…un choix minutieux et délibéré ?

Oui. Comme des personnages réels. On n’est jamais tout à fait noir ou tout à fait blanc, nous sommes tous gris, paradoxaux, gentils ici et méchants là. Tout dépend des situations auxquelles on est confronté. On peut être 10/10 le matin et dix minutes plus tard à cause d’une agression ou d’un autre élément provocateur retombé à 0/10. Deux hommes différents en dix minutes. Et peut être même 4 ou 5 hommes dans la journée. Je pense qu’il faudrait prendre chaque être humain dans sa vérité du moment. Mes personnages sont ainsi. Comme vous et moi.

La projection du roman dans l’espace temporel, d’une Algérie récente,- le profil du personnage central, Hassoud, (Généreux, froid, apeuré, pervers, brutal, sans moralité aucune, corrompu et corrupteur) issu d’une mère castratrice et d’un père fruste et analphabète- est sujet à commentaires et interrogations, voire réflexions… Etes-vous d’accord ?

Parfaitement. Hassoud est un personnage emblématique d’une certaine minorité pervertie de la société algérienne. A ce titre, il est matière à interrogation. Hassoud n’est pas né du néant. On le croise chaque jour. Il ronge notre société car c’est un anti-modèle qui est devenu pour beaucoup une sorte de modèle. Quand les intellectuels crèvent la dalle, normal que les beggaras tiennent le haut du pavé.

Il ne fera pas long feu, est une véritable dissection d’une société rongée par la corruption, l’appât du gain facile, le contraste et la contradiction. Vous qui n’êtes pas sans savoir les dessous du monde de la plume. Est-ce une manière de pointer du doigt ces fléaux de la société qui la gangrènent et la font trébucher ?

Vous avez tout à fait raison. Ce roman est une dénonciation de l’arrivisme et de l’argent facile c’est aussi un coup de gueule : qu’avons nous fait de nos valeurs?

Qu’avons nous fait du mérite, de la matière grise et du travail?

Nos repères ne sont plus les hommes de culture. Mais les hommes d’argent qui ont comme devise : « L’Algérie est une vache qu’il faut traire sans scrupules. »

« Cueillir le jour avant la nuit », un roman à connotation philosophique ; « le café de Gide », bien après les exploits sportifs de Belloumi et de l’équipe nationale, en passant par « chroniques d’une élection pas comme les autres », d’où puisez-vous cette prolixité et cette subtilité à « slalomer » entre des genres aussi variés que profonds ?

L’éclectisme est dans ma nature. J’aime toutes les musiques, toutes les littératures, tous les genres humains. Je suis un homme d’ouverture et non de fermeture. J’aime voir une partie de football. Mais en même temps, j’aime lire Sénèque. Je bois à toutes les sources. Pourvu qu’elles soient claires. Pour répondre à votre question, je pense que l’éclectisme est une question d’éducation. Il est consubstantiel à la tolérance et à l’amour des autres.

La pertinence de la description des personnages, de l’approche sociologique des rapports entre employeurs, employés et le … N’est-il pas le regard du “vieux routier” du secteur de la communication que vous êtes ?

Absolument. J’aime citer cette anecdote : à une jeune fille qui lui demandait : « comment écrire et quoi écrire? », Dostoïevski répond : « Parlez de ce que vous voyez, et entendez, n’inventez rien. Mettez tout en perspective… » Je suis ce précepte. Il est évident que mon roman est le fruit de mon expérience de journaliste et d’observateur de la presse.

Au fait, à quoi vous attendiez-vous avant sa publication ?

Pour être sincère, j’espére qu’il sera apprécié par les journalistes. Les premières marques de sympathie qui me viennent de cette corporation me confortent dans cette idée.

Auteur à succès, vos romans ont connu plusieurs rééditions, n’est-il pas légitime de présager que votre dernière cuvée…fera long feu ?

J’espère que mon roman connaîtra le même sort que mes autres publications. Mais mon souhait est ailleurs : qu’il n’y ait plus de Hassoud, à terme dans la presse algérienne. Et que les Lakhdar (le brillant rédacteur en chef de L’espoir) ne soient plus obligés de vendre leurs âmes à des Hassoud.

Propos recueillis par Ahmed Kessi

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