La gestion des zones de montagne à l’honneur

Les communes formant le massif du Djurdura sur les quatre wilayas (Tizi Ouzou, Bouira, Béjaïa et Boumerdès) sont appelées ainsi à faire l’objet d’un diagnostic exhaustif au niveau de leur territoire de façon à les classer selon des critères physiques, sociaux et humains. Cette classification est censée matérialiser le degré de difficulté de la gestion des territoires et des populations sur la zone montagneuse du Djurdjura. C’est en tout cas le thème de la phase 2 de l’étude qui a fait l’objet de l’atelier de mercredi axé principalement sur le maître-mot de concertation. Étaient présents à ce forum la plupart des services techniques des quatre wilayas (environnement, forêts, agriculture, hydraulique, travaux publics,…), les P/APC, quelques chefs de daïra, des enseignants de l’Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, l’Institut national de la recherche forestière (INRF), le secrétaire général de la wilaya de Tizi Ouzou ainsi que celui de la wilaya de Boumerdès, le président de l’APW de Tizi Ouzou, les représentants du ministère de l’Environnement, de l’Aménagement du Territoire et du Tourisme (maître de l’ouvrage de l’étude en question). Les communes concernées par l’étude en question sont celles (la totalité) de la wilaya de Tizi Ouzou au nombre de 67, celles de la wilaya de Béjaïa s’étalant sur la dorsale du Djurdjura au nombre de 22, les communes de Boumerdès constituant le bas Sébaou (derniers contreforts du Djurdjura) au nombre de 13 et les commune de Bouira constituant le versant sud du Djurdjura au nombre initial de 9, mais qui sera élevé à 11 avec les rectifications qu’aura apportées le bureau d’études. En tout, ce sera un ensemble de 113 communes qui seront classées dans le cadre du système montagneux du Djurdjura. Cette classification leur permettra de bénéficier du fonds de la montagne pour le développement économique comme elle les rendra éligibles à d’autres financements qui s’appuieraient sur le zonage ainsi réalisé.

Un débat et d’autres idées

Les représentant du bureau d’études ont procédé à la présentation du document qui fait l’objet de la réunion sur support data-show (texte et cartographie). Par la suite, les membres de l’assistance ont intervenu pour apporter leur appréciation sur la méthodologie adoptée et les critères retenus pour classer les communes de montagne. Dès le départ, des intervenants (le directeur de l’Environnement de la wilaya de Bouira et le président de l’APC de Haïzer) ont montré leur étonnement de voir deux communes de la wilaya de Bouira (El Asnam et Bechloul) exclus du massif du Djurdjura. Ils ont insisté sur le fait que ces deux communes font partie géographiquement et humainement de cette chaîne de montagne. Mieux, l’une d’elles, à savoir El Asnam, abrite la célèbre station de Tikjda, laquelle fait également partie du Parc national du Djurdjura. Les représentants du CENEAP ont expliqué que cette « aberration » est due au fait que le bureau d’études a montré un respect scrupuleux de la loi n°04-03 du 23 juin 2004 qui énonce qu’une commune est déclarée faisant partie de la zone de montagne lorsqu’elle possède 50 % ou plus de son territoire à l’intérieur du massif. Il est vrai que les deux communes en question ne rentrent d’une façon rigoureuse dans cette catégorie du fait qu’elles possèdent de grands espaces de plaines ou de vallées. Cependant, la cause semble entendue et le bureau d’études a promis de corriger dans la version finale du document cette aberration géographique. Les autres interventions ont apporté des visions et de problématiques à même d’enrichir le contenu de l’étude. L’histoire sociale et économique du massif du Djurdjura, le phénomène migratoire, le déficit de ressources, le réseau de desserte, la répartition et la performance de la couverture sanitaire, les problèmes du foncier qui prend en otage certaines communes et d’autres thèmes aussi intéressants les uns que les autres y ont été développés. Le bureau d’études a pris note et le représentant du ministère a expliqué que ce n’était là qu’une phase de l’étude portant sur la délimitation et la classification des zones de montagnes. Il a promis que la prochaine version du document tiendra compte des propositions et suggestions des intervenants.

Pour un aménagement harmonieux du territoire

Le Schéma national de l’aménagement du territoire est établi depuis juillet 2004 et a pour ambition de projeter l’Algérie à l’horizon 2025. Cette projection s’articule autour de l’espace, de la répartition des population et de la gestion des ressources de façon à obtenir un développement rationnel, harmonieux et intégré qui s’appuie sur les vocations des sites et des régions, valorise les potentialités et domestique les contraintes. Il est établi maintenant que le développement économique et le bien-être social en général souffrent immanquablement du déséquilibre de la répartition spatiale de la population, des investissements et de sa gestion des ressources, ce dernier terme étant entendu ici dans son acception la plus large (capital foncier, ressource hydrique, faune, flore,… ). Même si la terminologie moderne impose son lexique – aménagement du territoire, développement durable, sauvegarde de la biodiversité – qui fait florès au sein des bureaux d’études et des départements techniques de certains ministères, les préoccupations relatives à la gestion des territoires ont accompagné les différents plans de développement des pays avancés et de beaucoup d’autres pays dits émergents. L’Algérie, qui s’est dotée depuis les années 1970 de structures administratives inhérentes à l’aménagement du territoire, s’est rapidement laissé griser par la rente pétrolière qui a permis une urbanisation effrénée et anarchique, suivie de pôles industriels autour de certaines grandes villes. Cette situation a drainé des populations de l’arrière-pays montagneux et steppique au point que l’exode rural est devenu une réalité avec laquelle il faut compter dans tous les autres programmes de développement. La montagne représente un espace complexe d’administration territoriale, d’investissement économique et de gestion des ressources. Sur l’ensemble du territoire algérien, la montagne représente 3,66% de superficie, soit 8 millions d’hectares. Cependant, par rapport aux zones les plus habitées du pays, à savoir la bande allant de la côte aux portes des Hauts Plateaux, le système montagneux représente 60% du territoire. Il est habité par environ 9 millions de personnes, ce qui représente 32,7% de la population totale du pays. Ces chiffres avaient été livrés à la presse lors de l’installation, en septembre 2006, du Conseil national de la montagne par Chérif Rahmani, ministre de l’Aménagement du Territoire, de l’Environnement et du Tourisme. Ce Conseil a pour mission de promouvoir et d’aménager les différentes zones de montagne, de définir les activités spécifiques à cet espace et de coordonner l’action des divers acteurs y intervenant. Cette structure multisectorielle est aussi appelée à jouer un rôle prépondérant dans la sensibilisation à la notion d’espace montagneux et de définir les conditions d’octroi des subventions sur le Fonds de la montagne dans le cadre du développement durable. Le cadre réglementaire permettant à tous les acteurs de la politique de la montagne d’agir en parfaite symbiose et synergie est le Règlement d’aménagement du territoire des massifs montagneux.

A la recherche d’une stratégie de développement durable

Le propre des montagnes maghrébines, particulièrement de l’Atlas tellien, est leur densité démographique. Dans certaines zones, comme la Kabylie, les Aurès, les Bibans et les Babors, la « masse critique » est atteinte depuis longtemps. De même, il importe de savoir que certaines wilayas du Nord d’Algérie ont plus de 60% de leur territoire composé de montagnes. Tizi Ouzou, Béjaïa, Skikda, Jijel sont parmi les régions les plus montagneuses d’Algérie avec une pression démographique des plus fortes (densité dépassant parfois 500 habitants au km2, atteignant même, selon le CENEAP, 1000 hab. /km2 dans certaines localités de la haute Kabylie).

Du fait d’une politique peu claire en matière de gestion de ces espaces spécifiques, les régions montagneuses d’Algérie, qui ont subi les affres de la guerre de Libération et la pression terroriste au cours de la dernière décennie, ont été les parents pauvres du développement et des actions de protection. Des spécialistes ont établi le diagnostic des dégradations qui commencent à affecter sérieusement la montagne algérienne. Ces dégradations ne résultent pas toujours des effets d’un développement inadéquat, mais il est aussi le produit de ce que les aménagistes appellent la « stratégie de survie » des populations. En effet, confrontées à la misère et à l’enclavement, les populations, avant de se résoudre à l’exode et au déracinement dans les villes, s’emploient à exploiter au maximum les ressources naturelles au-delà de toute rationalité jusqu’à compromettre leur régénération et entraîner d’autres dommages « collatéraux » difficilement réparables. La déforestation et l’urbanisation anarchique ont entraîné la réduction des espaces cultivables et l’accélération de l’érosion des terrains de montagne. Ce dernier phénomène, outre qu’il annihile l’offre fourragère et arrache la meilleure couche arable du sol, constitue un danger pour certaines infrastructures qu’il déstabilise (routes, rail) ou dont il réduit les capacités de rétention (barrages hydrauliques). D’autres corollaires, à plus ou moins brève échéance, sont encore induits : disparition de certaines niches écologiques, amenuisement de la biodiversité, régression de l’attractivité touristique et dépeuplement des hameaux et bourgades de la montagne. L’exode rural a fini par compliquer et exacerber la crise dans les villes sans pour autant diminuer le rythme de dégradation des zones de montagne.

Les nouveaux instruments juridiques et institutionnels établis par les pouvoirs publics – et qui s’insèrent dans la nouvelle stratégie de l’aménagement du territoire – seront-ils à même de juguler la régression écologique et économique de nos montagnes ?

Foncier et topographie, deux contraintes majeures

Au même titre que les Programmes sectoriels de développement (PSD) managés par les directions de wilaya, les projets communaux font face à certains écueils particuliers au cours de leur phase de réalisation, et, ce, en raison de la non-prise en compte de certaines spécificité de terrain. L’exemple des difficultés spécifiques rencontrées par des dizaines d’entreprises dans certains reliefs accidentés du Nord d’Algérie, particulièrement en Kabylie, est censé édifier les pouvoirs publics sur la planification relative à l’inscription des programmes de développement (construction d’immeubles, grandes infrastructures de base : routes, ponts, adductions d’eau, canalisations de gaz ; installation des équipements publics : poteaux électriques, choix d’assiettes de terrain pour écoles ou autres établissements publics). La contrainte du terrain se présente dans ces cas de figure sous le double problème : la topographie et le foncier. Le premier écueil cité se trouve démultiplié par la concentration démographique, laquelle met dans l’obligation les agences d’exécutions à suivre un tracé peu commode qui épargnerait les habitations. En outre, et c’est là la question la plus épineuse soulevée par toutes les entreprises de réalisation, le coût d’inscription des opérations se trouve généralement en deçà des coûts réels générés par la nature hostile du terrain. À ce niveau, le problème soulevé prend une autre dimension, celle de la manière dont sont conçus et inscrits ces projets. On fait ici clairement allusion au mode centralisé de la gestion de l’économie nationale qui efface toute forme de spécificité entre les différents espaces territoriaux du pays. Peut-être que c’est là, avec la classification des communes de montagne, un début d’une meilleure appréhension des enjeux territoriaux liés au développement économique durable et la protection des ressources.

Amar Naït Messaoud