Le métier de forgeron se meurt

Le métier de forgeron qui est sans conteste la plus ancienne création de l’homme après l’ère de la pierre taillée, soit immédiatement après la découverte du fer, de plus c’est un métier exercé à travers tous les pays de la planète et avec un équipement identique partout dans le monde, soit un four, une enclume, un marteau un étau et enfin du charbon et un soufflet. Malheureusement, c’est un métier qui se meurt après la mise au point d’autres techniques modernes pour le traitement et l’exploitation du fer, mise à part le volet «Maréchal Ferrant» qui reste toujours le même et d’actualité. Aami Mohand Himoum auquel nous avions rendu visite dans sa vieille forge est catégorique. Il n’y aurait pas de relève qui permettrait à ce noble métier de survivre, la génération montante lui tourne le dos. A 75 ans, il manipule encore le marteau sans efforts en deux gestes, trois mouvements, il vous façonne un outil impeccable perfectionné.

A partir de spécimens d’outils par terre ou accrochés au mur, on peut aisément faire un voyage à travers le temps et remonter jusqu’aux années 20, c’est l’âge de cet atelier, nous apprend Dda Mohand qui précise que c’est son grand père qui a ouvert cette forge et elle ne s’est jamais arrêtée, cette activité n’a connu aucune interruption depuis cette époque. Durant la guerre de libération de nombreux témoins encore vivants affirment que cette forge a servi à plusieurs reprises de refuges à des citoyens recherchés par l’armée coloniale, une bâtisse par laquelle ont transité des denrées alimentaires, des vêtements, des médicaments et même la collecte des cotisations, mais aussi des renseignements concernant le mouvement des troupes françaises le tout destinés aux Moudjahiddine, une contribution facilité par les montagnards qui viennent ferrer leurs montures. Dda Mohand est issu de la troisième génération de la même famille qui a exercé dans cet atelier après son grand père, c’était au tour de son père de prendre la relève ensuite c’est lui-même avec ses frères Hamou et Boukhalfa qui ont succédés à leur père, un trio qui n’a pas son pareille pour manipuler le fer et qui s’est fait une solide réputation grâce à leurs esprits créatifs, leur servitude et surtout une générosité que leur reconnaissent tous les citoyens de la région de M’chedallah et même au-delà.

A l’heure actuelle chacun des frères a son propre atelier. Pour revenir à la première forge de la localité de M’chedallah, il n’y a que le soufflet qui manque remplacé par une technique moderne (électrique), la cheminée, l’enclume, les marteaux et l’étau sont toujours à leur place Dda Mohand a une façon bien particulière de laisser tomber le marteau sur l’enclume en le laissant rebondir plusieurs fois, ce qui produit une série de sons mats agréables qui ressemblent à ceux des cymbales, un son qui continue à égayer les rues de la ville de M’chedallah Comme au bon vieux temps. Notre interlocuteur évoque avec une nostalgie non feinte l’époque où le four alimenté par du «charbon de noisette» importé de France, d’Italie et d’Espagne, c’était l’époque où ce métier fonctionne à plein régime et qu’a eux trois, ils n’arrivaient pas àsatisfaire toutes les commandes, l’un d’entre nous, précise t-il est désigné en qualité de «Maréchal Ferrant» et s’occupe de ferrer les bêtes de sommes, chevaux, ânes et mulets. Les deux autres s’occupent des pioches, haches, les socles de charrues entre autre c’était l’époque où ce métier était florissant et rentable. Hélas ! soupira Dda Mohand qui semble sortir d’un rêve qui l’a propulsé loin dans le temps, à l’heure actuelle, avec le charbon de cook à 8000 DA le quintal, et une clientèle qui se fait de plus en plus rare ajouté aux enfants qui s’orientent vers d’autres activités, c’est uniquement par habitude et l’amour du métier et je fais cela pour me maintenir en forme, c’est pour cela que je continue à travailler pour me rendre utile à la société en général et les couches défavorisées en particulier. Nous quittâmes ce vénérable homme duquel se dégage encore une force tranquille propre aux forgerons malgré le poids des ans tout en nous excusant d’avoir réveillé en lui de douloureux souvenirs, il répond à notre salut par une série de sons mats qu’il arrache à l’enclume à l’aide de son marteau un son qui résonnera longtemps à nos oreilles et qui en dit long sur l’histoire de Dda mohand et sa forge. Ce métier de forgeron n’a jamais été cité ni représenté dans les fréquentes semaines des métiers traditionnels organisées à travers tout le territoire national.

Oulaid Soualah